LA MECQUE DES BOUVIERS
Publié dans la revue « Sabots » n° 85 juillet-août 2018
Cozette Griffin-Kremer avec Christine Arbeit, Bernard Barbe, André Kammerer, Rémy Ruckstuhl, Elke Treitinger

1 – Christine Arbeit au travail, Photo C. Griffin-Kremer
L’Écomusée d’Alsace, rendez-vous des bouviers
Des éclats de rire, parce que Philippe Kuhlmann nous a raconté encore une histoire rocambolesque, et puis on retourne au travail – les Belges à côté des Suisses, des Allemands, des Français et surtout des Alsaciens, les plus proches, toujours là, à l’Écomusée, où le Directeur nous accueille.
Le président de l’Association des Amis de l’EMA et sa femme prennent le temps de nous rejoindre pour le dîner du samedi soir, avec le chef animateur à la retraite, qui travaille maintenant en bénévole, partageant son temps entre la grande aire du chemin de la nature et les champs, et le Théâtre de l’Agriculture, qui fait partie intégrante du projet d’avenir, « Habiter au XXIe siècle ». Les bénévoles ont pris l’habitude de nos séjours – nous sommes toujours pleins de surprises.
Serons-nous vingt, serons-nous quarante, qui viendra en premier, qui pourra rester jusqu’à la fin ? Si nous le savions à l’avance, cela n’aurait pas le charme du croisement entre le programme annoncé et la réalité bien plus riche de chaque rencontre, déjà la 13ème des bouviers, venus pour partager leurs savoir-faire, au pluriel, car les participants viennent de partout en France et de l’étranger avec leurs souvenirs, leurs propres pratiques, leurs jougs, leurs bêtes et leurs espoirs pour l’avenir de la traction bovine.

2 – La paire d’André Kammerer, Photo André Kammerer
Durant ce long week-end de l’Ascension, le contingent se voit élargi par les participants aux deux stages – tous les deux complets bien à l’avance – que Philippe Kuhlmann a proposés à l’EMA en novembre dernier et en mars 2018. Il l’anime en français et en allemand et tous les participants nous disent que c’est même un avantage qui ne les ralentit pas, au contraire, mais leur donne le temps de réfléchir, tant le travail d’apprentissage exige concentration et engagement.
Pourtant, tout le monde est loin d’être novice, car le stage attire autant Anne, la spécialiste du comportement bovin, mais qui n’attelle pas d’habitude, que Elke, la vétérinaire allemande , bouvière expérimentée parmi les piliers du Groupe de Travail Attelage Bovin dont la réunion annuelle s’est déroulée début février en Autriche.
Celle de l’Écomusée s’en trouve encore enrichie par la solidarité nouvelle, créée par ces stages d’une semaine chacun, et les nouveaux s’intègrent facilement au côté des anciens, dont certains qui reviennent après une absence de plusieurs années.
Un va-et-vient qui irrigue les rencontres d’expériences et d’approches nouvelles lors de ce week-end où la traction animale, aussi bien chevaline que bovine, occupe le devant de la scène pour le public. Il faut donc jongler et parer souvent à l’inattendu.
La première journée – habituellement consacrée à la vache, au lait et au fromage – souffre d’un manque d’effectifs bovins. L’une des vaches sur lesquelles compte Philippe s’est tarie et l’autre ne peut répondre seule à un public qui demande à regarder la traite et à faire goûter le lait frais aux enfants.

3 – Corentin avec son grand-père André, Photo C. Griffin-Kremer
Tant pis, il y aura autre chose, on invente, et la vache fera partie en tout cas de la présentation au public lors des deux parades quotidiennes des animaux le samedi et le dimanche.
Là, il y a du monde, humain et animal, avec les porcs faisant un passage, les dindons glougloutant et la dinde avec ses dindonneaux derrière le grillage, confortablement installés dans l’étable. Les chevaux passent d’abord, attelés à la charrette et au char-à-bancs qui promèneront les visiteurs par la suite, puis viennent les vaches et les bœufs.
André Kammerer, ancien cheminot et aujourd’hui bouvier, a amené sa nouvelle paire, Tino, le rouge, et Greby le noir. André est allé une fois par semaine chez Philippe à partir de fin mars pour les débourrer et ce sera leur première occasion de « monter sur scène » à l’Ecomusée. Philippe amène ses bœufs, le rouge Manny et le noir Milou, pour rejoindre le contingent régulier de l’EMA pour la présentation des bovins à la grande Place des Charpentiers, centre du village de l’Écomusée, cœur aussi de son histoire et de ce concept d’assemblage d’habitats alsaciens.

4 – La Maison du XXIe siècle, Photo CGK
Aujourd’hui, L’Écomusée se lance vers l’avenir, vers le projet « Habiter au XXIe siècle », vers des choix qu’il est important de souligner, car ils existent et sont l’objet de présentations au public, tout d’abord, à travers le Concours Bauistella (Concours Construction) de l’an dernier, auquel Philippe a participé avec son invention, une étable pliable et transportable pour faciliter la vie des éleveurs naviguant entre la maison et les pâturages en montagne, conformément à l’énoncé plus large du concours, consacré aux constructions montables et démontables.
Le paysage de l’Écomusée est parsemé de ces bâtis, légers, souvent presque d’aspect ailés, réalisés avec des matériaux écologiques, qui font miroir à celles plus anciennes, car il y a déjà depuis longtemps un chemin vers l’avenir : la Maison du XXe siècle (la maison des grenouilles qui dansent, conçue par l’architecte Gérard Althorffer) et sa voisine d’en face, la maison de Kunheim, survivante des inondations et témoin de la mobilité des demeures et de l’esprit alsaciens.
De là, partant des précurseurs, on suit le chemin vers la Maison du XXIe siècle, conçue par Mathieu Winter, une construction en cours, assurée par la corporation des bâtisseurs de l’EMA selon les toutes dernières exigences de l’architecture durable et calquée sur le concept fondamental des maisons traditionnelles.

5 – Chemin du Théâtre de l’Agriculture, Photo CGK
La Maison du XXIe siècle ouvre sur le chemin vers les enclos de nuit des ânes et, au-delà, vers la maison de Sundhoffen, nouvellement remontée, qui s’ouvre sur l’itinéraire du Théâtre de l’Agriculture et ses champs de l’avenir, où poussent des récoltes traditionnelles, du houblon aux seigles, le verger, puis les vignes en terrain plat ou en pente, chaque parcelle reflétant la diversité des sols d’Alsace.
La question de l’eau est primordiale ici, car sa maîtrise est au cœur des champs, comme au cœur de la réserve naturelle, un véritable « hotspot » de diversité biologique.
La traction animale aussi fait partie intégrante de cette aventure et les bouviers en ont bien conscience, sachant qu’ils sont là pour profiter d’un cadre exceptionnel de travail, mais que l’occasion doit aussi répondre aux espoirs du public qui suit les interventions bien après les parades sur la Place des Charpentiers.

6 – Philippe Kuhlmann, débardage dans la forêt de l’Écomusée d’Alsace, Photo CGK

7 – Madeleine Peignois et Marc Vanoverscheld, retour de débardage, Photo CGK
Et voilà que surgit le « souci des orties », pour ainsi dire. Comment marier sans déception l’attente des visiteurs chaussés de petites sandales et le travail de débardage en forêt ? Un coup de tête des bœufs et les billes partent vite, balayant le chemin – un moment où il faut sévir, et Philippe n’hésite pas à le faire, pour assurer la sécurité des touristes inconscients du danger, rangés un peu pêle-mêle au côté des bouviers.
C’est bien plus facile à la Place des Charpentiers, cœur du village, où les animateurs de l’équipe agricole présentent la traction chevaline et passent le micro à Philippe, qui décrit la race vosgienne, puis introduit chaque attelage bovin.
Là, il y a une occasion pour bon nombre de bouviers d’amener une bête, peut-être seulement au licol, ou bien de montrer leur propre manière de fabriquer un joug, ou de faire apprécier les fins détails du collier à trois points que fabrique le bourrelier-sellier Jean-Claude Mann, venu pour l’occasion.
C’est d’abord à lui que se présentera un visiteur pour identifier un « truc ». Ensuite, le voisin de Philippe, Rémy Ruckstuhl, vient confirmer l’hypothèse : c’est bien un guide-corne, pour corriger la croissance des cornes, et en très bon état. Le visiteur avoue alors être le propriétaire de toute une collection… encore l’occasion d’échanger à l’improviste avec les bouviers.

8 – Le guide-corne, Photo CGK
Pendant ces journées, les anciens, tout comme Philippe, prennent le temps de montrer aux nouveaux toute la panoplie des jougs et colliers – le joug de tête alsacien, le joug frontal, le fameux collier à trois points – pour qu’ils (et elles) sachent comment les attacher et les ajuster.
André Kammerer a apporté son essai de joug tout neuf, l’orifice à timon bordé d’un fer à cheval. Il a aussi amené son petit-fils, Corentin, déjà un bouvier accompli, qui est chargé de « mettre le clou » lors de l’expérience « timon à roulette » entreprise par les forgerons.

9 – Le projet du timon à roulette, Philippe et les forgerons avec Nicole Bochet, Photo CGK

10 – Premier essai du timon à roulette – ça marche, Corentin Huber, Philippe Kuhlmann, Marina Le Glaunec, Photo CGK
Le dernier jour, dimanche, est particulièrement chargé de nouveautés.
Tout d’abord, Philippe nous montre son idée déjà bien définie pour faciliter le travail d’attelage lorsqu’un bouvier doit le faire seul – attacher au timon une roulette qui permettra de le faire glisser dans l’orifice du joug. Cette idée à peine énoncée, nous voilà partis voir les forgerons.
Là aussi, nous constatons la présence d’une forgeronne. Le contingent de femmes parmi les participants montre que la traction animale se féminise très visiblement.
Échanges animés, dessins par terre dans les graviers, les forgerons se lèvent pour rejoindre la forge et nous repartons à la Maison des Goûts et des Couleurs pour écouter le pareur Bernard Barbe (Cliquez ici pour voir), invité de Nicole Bochet, nous faire un bref exposé sur les maladies des pieds et les soins qui s’imposent. Sa description est d’autant plus passionnante, qu’il a l’habitude de soigner des vaches laitières, logées dans des étables souvent semi-industrielles.
Aujourd’hui, il découvre les spécificités des bovins de travail et les exigences du ferrage.

11 – Bernard Barbe, pareur, devant le travail de l’Écomusée, avec talonnette, Photo CGK
Étonnamment, cette pause en salle de réunion si brève donne le temps aux forgerons d’exécuter un premier essai pour attacher la roulette au timon – ça marche, même s’il faut prévoir quelques améliorations. Après le passage chez le forgeron, nous faisons le point.


C’est aussi le but des réunions tout le long du week-end, où les conversations fusent et on raconte comment construire un tas de fumier carré, un des divers sujets que Philippe a traités lors des deux stages et qui dépassent le strict cadre de l’attelage et du travail avec des instruments divers, comme la déchaumeuse ou la bineuse.
Malgré le beau temps, le travail est dur, car la couche supérieure est bien humide, mais en dessous, c’est trop sec, ce qui freine considérablement l’élan. Par contre, le passage dans les vignes pour « aérer » le sol se passe mieux.

12 – Séance de fauche aux champs de l’Écomusée, Photo CGK

13 – Christine Arbeit et André Kammerer aux champs de l’EMA, Photo CGK
Pour ajouter plus de variété aux activités, Philippe amène une partie des bouviers faucher dans les champs de l’Écomusée, et utiliser ensuite chars et charrettes pour transporter le fourrage vert.
Au retour d’une des sorties en forêt, Philippe essaie un attelage à trois pour montrer comment régler les chaînes de façon à assurer que le vieux bœuf de devant ne se sente pas totalement en vacances et assume sa part de la charge. C’est un bœuf, d’ailleurs, qui aurait dû partir depuis longtemps à l’abattoir, mais que Philippe garde en tant qu’expert « enseignant » pour les plus jeunes bêtes.
Le débardage en forêt continue le long des chemins menant à la Place des Charpentiers et lors des présentations au public qui doivent allier des informations d’intérêt général et des détails techniques pour les bouviers – comment attacher les chaînes ou les crochets pour pouvoir les dégager facilement, comment libérer une bille accrochée par une autre sans endommager les deux, comment « lancer » le bois lors du débardage en montagne.
À l’amusement général, Philippe, accompagné au micro par une animatrice de l’équipe agricole, montre comment passer une paire de bœufs attelée autour d’un arbre quand la forêt est trop dense, en les pivotant autour d’un poteau de la maison du Sundgau – un travail de patience, presque une valse au ralenti.

14 – Comment lancer le bois au débardage, Place des Charpentiers, Photo CGK

15 – Tourner autour d’un poteau… ou d’un arbre en forêt, en pivotant, Photo CGK
Les animateurs relaient Philippe pour présenter la race Vosgienne et soulignent le fait qu’il est rare de voir autant de bêtes ayant la robe rouge et blanche, l’utilité historique d’avoir des troupeaux mixtes – lait et travail – pour les marcaires, la place vitale des animaux dans le programme de l’Écomusée.
Une fois les deux présentations de la journée terminées, les visiteurs passent voir toutes les autres animations à l’extérieur ou à l’intérieur des maisons si diverses, s’arrêtant pour discuter avec le potier pendant qu’il travaille, ou avec les invités de ce week-end, comme la couseuse de perles ou le matelassier qui détord les crins de cheval et la laine avant de reconditionner un vieux matelas ou créer un nouveau.
Le côté nature nous attire tous, et les bouviers, arrivés de bonne heure, ne manquent pas de profiter du chemin de la réserve naturelle, d’inspecter le jardin sur paille ou de partager quelques instants la vie d’une butineuse, de découvrir aussi que le clocher englouti a été transporté à l’Écomusée par…. une paire de bœufs ! Visiter la Maison des Coiffes, s’arrêter chez le luthier, ou chez le barbier pour se faire raser à l’ancienne, monter la tour en pierre pour la vue panoramique de l’Ecomusée, prendre le bateau des marais – la journée est plus que remplie pour les visiteurs.
Quant aux bouviers, ils se retrouvent à la Maison de Muespach pour échanger et planifier les rencontres à venir.

16 – Histoire des Deux Cochons, l’EMA et le bien-être animal, Photo CGK
Tous ont à cœur le bien-être animal et le sujet revient tout au long du week-end – à quel moment castrer pour garder la robustesse de l’adulte, comment loger et nourrir, ce qui implique d’envisager une exploitation à production multiple.
Evidemment, l’Écomusée dispose d’atouts pour tout faire, ou presque, au sein de son programme du Théâtre de l’Agriculture, mais doit aussi se soucier de la manière de jongler entre l’authenticité et les exigences pour le confort des animaux. Ils ont décidé de trancher du côté confort à la petite maison d’ouvrier de Monswiller, où résidait un cochon tout seul dans un espace plutôt réduit.
Aujourd’hui, il a un abri plus spacieux et – comble de bonheur pour un animal si sociable – un compagnon, même si toute l’histoire de Monswiller contredit cette nouveauté. Il faut bouger avec son temps, même si l’on est un cochon.

17 – La vétérinaire Elke Treitinger et le pareur Bernard Barbe qui discutent, Photo CGK
La vétérinaire allemande et le pareur français discutent ferme de comment choisir les talonnettes ou ajuster le licol pour détendre un animal pendant une intervention, ou tout simplement pour permettre un temps de rumination adéquat, ce qui peut bien aider une jeune vache à accepter son premier veau. Lors de la séance spéciale sur le parage, la discussion est particulièrement fructueuse entre Bernard Barbe et Philippe, tous les deux si familiers des maladies ou des blessures du pied, et Bernard nous régale de quelques expressions de son métier – un trou de ferrage qu’on utiliserait une seconde fois s’appelle un « trou de veuve » ; un « rivet de cocher » indique du mauvais travail, car si le cocher peut le voir, c’est qu’il est trop grand ; si on broche les clous et n’arrive pas à les aligner correctement, on « ferre en faisant de la musique », les notes éparpillées par-ci, par-là, comme sur une partition.
Bernard nous raconte les débuts du parage fonctionnel inventé par le Néerlandais E. Toussant Raven et nous signale des sources sur Internet pour les informations, comme les stages proposés pour faciliter les soins à la maison par tout exploitant. Il espère attirer d’autres pareurs pour l’année prochaine, pour explorer ce monde de vaches et de bœufs au travail.

18 – Règlage, Philippe Kuhlmann et Marc Vanoverscheld, Photo CGK
Les bouviers, eux, discutent tout au long de notre rencontre sur la manière d’impliquer de façon plus efficacement les éleveurs et d’autres réseaux, tels les lycées agricoles et les vétérinaires. Philippe souligne la nécessité de faire des stages avec une série d’animaux d’âge, de sexe et de taille différents, à des stades divers d’expérience.
Tous s’accordent à dire qu’il n’est pas facile de réussir le partage entre le temps consacré au public et celui dont ont besoin les bouviers pour travailler en profondeur en forêt et aux champs, et nous revenons encore à la question du bien-être. Le réseau aidera dans ce domaine-là, car Christine Arbeit nous rappelle que la section traction animale de la Fête de la Vache Nantaise (7-9 septembre 2018) travaille depuis longtemps sur la question. La suggestion ne restera pas lettre morte, parce que l’EMA va y envoyer Philippe et le chargé de communication, Thomas Lippolis.
Tout au long de l’année, les bouviers resteront en contact à travers le blog de Michel Nioulou « Attelages Bovins d’Aujourd’hui »et essayeront de peaufiner avec Philippe et l’EMA un programme pour 2019 qui les projettera vers l’avenir et expliquera mieux tout le potentiel de la traction bovine aujourd’hui, en Europe et ailleurs.
Reconnaître et gérer les lésions : boiterie des bovins http://boiteries-des-bovins.fr/reconnaitre-et-gerer-les-lesions/
Les onglons des bovins : une introduction au parage fonctionnel http://www.cecama.ma/wp-content/uploads/2016/07/Introduction-au-Parage-Fonctionnel-Pr%C3%A9sentation-1..pdf


















