Étiquette : Temoignage
Les bœufs au travail, vingt ans après – et demain. Une note personnelle Cozette GRIFFIN-KREMER
Chez Laurent Janaudy Novembre 2017 Photo Véronique Nioulou
Article publié en septembre 2020 sur le site de la Société d’Ethnozootechnie et reproduit avec son aimable accord.
Ethnozootechnie n° 107 – 2020 cliquez ici pour voir et ici pour voir l’article en ligne.
Une note personnelle Cozette GRIFFIN-KREMER Chercheure associée au Centre de recherche bretonne et celtique, Université de Bretagne Occidentale, Brest 18, rue Gambetta, 78120 Rambouillet Contact : griffin.kremer@wanadoo.fr
Résumé : La Société d’Ethnozootechnie a souvent joué un rôle important dans la reconnaissance de l’utilisation de l’énergie animale et a consacré plusieurs numéros d’Ethnozootechnie aux bovins. Engagée dans les efforts pour faire connaître et apprécier le travail avec les bœufs depuis plus d’une vingtaine d’années, je propose ici une esquisse de l’évolution et de l’actualité des bouviers en France et à l’étranger. Il s’agit surtout d’un long travail à multiples acteurs pour construire un réseau d’information qui a également alimenté un nombre considérable de rencontres et de publications. Mots-clés : travail avec les boeufs, bouviers, savoir-faire, races bovines, travail de réseau.
Working oxen, twenty years later – and tomorrow – A personal note. Summary: The Société d’Ethnozootechnie has often contributed to recognition of the use of animal power and dedicated several issues of Ethnozootechnie to bovines. Having been involved in the efforts to make working with cattle better known and more valued for over twenty years, I would like to propose a sketch of the development and current situation of oxdrivers in France and abroad. This has been a long cooperative work on the part of multiple actors to construct a network that provides information as well as underwriting a considerable number of colloquia and publications. Keywords: working cattle, oxdrivers, skills, cattle breeds, networking.
N.B. Les liens aux revues, sites/blogs Internet, fêtes, associations, institutions ou groupes de travail mentionnés sont indiqués dans la Bibliographie.
Pierre Nabos et ses boeufs, Fête de la Vache Nantaise 2018. Photo Michel Nioulou
Entre 1995 et le début du XXIe siècle, il y a eu tout un florilège de numéros de la revue Ethnozootechnie consacrés aux bovins, de la transhumance au lait pour Paris, de la domestication au travail, ainsi que l’annonce de travaux importants comme l’inventaire des attelages par Laurent Avon en 2006 qui recensait 146 paires encore attelées en France. Pour certain/es Sociétaires, cette boucle était bouclée par un moment fort lors de la Fête de la Vache Nantaise en 2018 au champ dédié à la traction animale. Laurent nous y a rejoints pour voir le bouvier Philippe Kuhlmann, venu d’Alsace en tant qu’invité des organisateurs de la fête. Cela nous a donné l’occasion d’honorer le travail en faveur des bouviers et le recensement des attelages menés à bien par Laurent. Il a inspiré la continuation actuelle de cet attachement au travail avec les bœufs en France et bien au-delà (Avon 2006 ; travail continué par Lucie Markey). Laurent a aussi retrouvé des amis de longue date comme Nicole Bochet, elle-même apprentie-bouvière.
En 1997, la rencontre à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales) organisée par Nicole Bochet, Jean-Maurice Duplan et François Sigaut, a donné lieu à la publication du n° 60 de la revue de la Société d’Ethnozootechnie « Les bœufs au travail », tout particulièrement dédié à François Juston, auteur en 1994 du manuel « Quand la corne arrachait tout ». Cet événement fut accueilli avec un tel enthousiasme qu’il a fallu en prévoir un « bis » à la Bergerie Nationale, cette fois organisé par Germain Dalin dans le cadre du Festival Animalier International de Rambouillet (F.A.I.R.) (Dalin, 1999). Olivier Courthiade, muletier, bouvier, responsable de maintes actions pour la reconnaissance des races de chevaux comme le Merens, assista aux deux rencontres. A Rambouillet, l’expert en matière d’attelage au Morvan, Philippe Berte-Langereau, a apporté une partie de sa collection de jougs. Outre ses publications (Berte-Langereau, 1996 ; 2000), il continue aujourd’hui encore à œuvrer pour la reconnaissance du travail avec les bovins. Avec Michel Nioulou, inventeur du blog pour l’attelage bovin, il propose de coordonner une enquête qui permettrait une vue synthétique de la diversité des attelages sur le territoire français métropolitain et d’outre-mer, à l’instar de celle sur le Portugal faite par F. Galhano et de B. Pereira (Berte-Langereau Enquête).
En 2006, la SEZ a de nouveau organisé une rencontre autour des « Bovins, de la domestication à l’élevage » (n°79 de la revue). Plusieurs communications concernaient la traction bovine, celle de Li Guoqiang pour la Chine, celle de la spécialiste de l’attelage slovène Inja Smerdel, centrée sur les relations humaines-bovines, et la mienne sur un témoignage ancien de transition du joug de tête au joug de garrot, étoffée plus tard pour une revue d’archéologie (Griffin-Kremer, 2010a). L’année 2006 était riche pour la traction bovine. Le colloque du 23-24 octobre 2006 sur « Traction Animale et briolage », organisée par Germain Dalin, fondateur du F.A.I.R., la SEZ, la Bergerie Nationale et Jean-Pierre Bertrand de l’Association de Recherche et d’Expression pour la Culture Populaire en Vendée (Arexpco), a accueilli des bouviers vendéens, des « brioleurs » tels Mic Baudimant des Thiaulins de Lignières, le bouvier alsacien Philippe Kuhlmann et le maître cocher Jean-Louis Cannelle, entre autres (Griffin-Kremer, 2006a). La rencontre était fructueuse autant par la convivialité que par les divergences qu’elle a permis de mettre à jour, y compris une anecdote bien révélatrice. La Bergerie avait assuré un triple passage (presque « homérique », pourrait-on dire…) du champ de labour avec un tracteur pour faciliter le travail des bouviers et des brioleurs. Trop facile pour être tout à fait « vrai », selon Jean-Louis Cannelle, qui a tenu à montrer au public qu’une démonstration n’équivaut pas travail réel, en ouvrant une raie « vraie » dans le gazon à côté avec son cheval de trait. Arrivé au bout d’une seule longue raie, Cannelle et son cheval étaient tous deux en nage, et il a invité les spectateurs à toucher le soc de la charrue. Tous ont retiré la main, surpris par l’intense chaleur qui s’en dégageait (Griffin-Kremer, 2007, photo). Cela n’enlevait rien au travail des laboureurs venus de la Vendée. Philippe Kuhlmann jugeait leurs labours « très propres », marque évidente d’estime de la part d’un pair hors-pair (ibid. et Griffin-Kremer, 2006b). L’Arexcpo et divers collaborateurs ont poursuivi ce projet par la suite lors d’un colloque qui a donné lieu à la publication d’un volume remarquable auquel le Professeur Bernard Denis a apporté une contribution – 399 pages et un DVD de chants enregistrés, du Berry au Cambodge en passant par l’Afrique (Le chant en plein air…).
Toujours sur ce sujet de la voix, c’est encore la SEZ qui en 2008 a accueilli une journée d’étude consacrée à « L’homme et l’animal : voix, sons, musique… » (n°84 de la revue). Plusieurs contributions touchaient directement à la question de comment manier les bovins au travail ou racontaient leurs charmes : celle du bouvier Philippe Kuhlmann pour l’Alsace, Inja Smerdel pour la Slovénie, Cozette Griffin-Kremer pour les cultures « celtiques » des Îles Britanniques. Germain Dalin y a évoqué ses propres aventures de « relations » avec les taureaux lors de son travail sur l’insémination artificielle et – pour ne pas être injuste envers les chevaux de trait – Henri Baron nous a époustouflés (le mot n’est pas trop fort) avec son évocation des commandes et surtout la démonstration en plein amphithéâtre de l’Académie de l’Agriculture du claquement de son fouet en micocoulier. Par ailleurs, l’article sur le grincement des chars au Portugal par Mouette Barboff était accompagné d’une photo impressionnante de transport de seigle par des attelages de bœufs, menés par des femmes. Les travaux d’ethnologues recèlent de trésors sur les pratiques et les croyances liées aux bœufs (un seul exemple, Méchin, 2010), spécifiques à tel ou tel terroir, sujet vastissime.
Revenons un peu en arrière dans notre chronologie pour évoquer un grand acteur de la traction bovine – l’Écomusée d’Alsace. En pleine crise d’existence de l’Écomusée en 2006-2007, François Kiesler, chargé du programme de l’agriculture, et le bouvier Philippe Kuhlmann ont malgré tout accueilli la rencontre des Ethnozootechnie Bouviers d’Alsace (Simon, 2007), à laquelle ont participé des spécialistes de la traction chevaline comme Jean-Louis Cannelle du Centre Européen de Ressources et de Recherches en Traction animale (CERRTA) ou Pit Schlechter de la Fédération Européenne du Cheval de Trait pour la promotion de son Utilisation (FECTU). Ces rencontres se sont poursuivies chaque année depuis et ont vite attiré l’attention de participants étrangers – luxembourgeois, belges, britanniques, suisses, et surtout, bon voisinage oblige, de nombreux allemands. Depuis le début, Philippe Kuhlmann a littéralement fait le pont entre Français et Allemands à travers des réunions dans les deux pays, aujourd’hui renforcées par l’accueil de stages de formation de bouviers deux fois par an au sein de l’Ecomusée d’Alsace. Certes, ce n’est pas le seul exemple de formations – le CFPPA de Montmorillon (Coti, 2014), tout comme des privés comme Olivier Courthiade ou Emmanuel Fleurentdidier, en ont proposées – mais c’est sans doute celle avec l’histoire la plus riche et le rayonnement le plus durable.
Une tradition inventée de l’autre côté du Rhin lui fait écho, puisque les bouviers attachés aux spécificités et aux plaisirs de l’attelage allemand tiennent eux aussi une réunion annuelle depuis 1998. C’est une initiative particulièrement réussie de l’avis de tous, à cause d’une organisation aussi efficace que détendue et simple – trouver un hôte (les candidats ne manquent pas), donner une date fin janvier ou début février lorsque les gens de musées sont plus libres, et voir qui vient, une vingtaine au début, une soixantaine aujourd’hui. En 2020, c’est au tour d’un musée de plein air près de Hambourg, le Museumsdorf Volksdorf, d’accueillir le groupe. Au fil des ans, les rencontres allemandes, avec un saut « à l’étranger » en 2019 en Autriche, ont eu lieu en alternance, chez des privés ou dans des musées de tailles et de vocation variées, souvent dans d’immenses sites tels le musée de plein air à Kommern ou la ferme urbaine du Domaine de Dalhem à Berlin, ou au plus rural Laboratoire de plein-air Lauresham à Kloster Lorsch, abbaye médiévale désignée patrimoine mondial par l’UNESCO, dans le Land de Hessen.
Toutes ces réunions, alsaciennes et allemandes, ont fait l’objet d’articles dans la revue Sabots. Son éditeur, François Durand, propose depuis des années un « coin des bouviers » où trouver des rapports sur d’autres rencontres en France, des témoignages de meneurs comme Olivier Courthiade, Philippe Kuhlmann, Emmanuel Fleurentdidier, entre bien d’autres, ou de jougtiers comme René Alibert et son disciple, Lionel Rouanet (ne pas oublier que le « pilote » du blog des bouviers, Michel Nioulou, est aussi jougtier à ses heures). Aujourd’hui, les informations qui paraissent régulièrement dans les pages de Sabots sont relayées par le blog mis en route par Michel : « Attelage Bovins d’Aujourd’hui ». Ces informations sont diffusées régulièrement par le site Internet des Allemands et par des articles en anglais vers les bouviers du monde anglo-saxon, de l’Angleterre à l’Amérique du Nord jusqu’en Australie (Griffin-Kremer, 2012, 2014, 2018).
Pour les évènements valorisant la traction bovine en France, la Fête de la Vache Nantaise, tant prisée depuis ses débuts par Laurent Avon, soutenue par Bernard Denis et des sociétaires divers, a connu en 2018 un point culminant avec la « grande attelée » – la participation simultanée de cinq attelages, qui travaillaient en face d’un champ dédié au débardage avec des chevaux. Évidemment, la mission de la Fête de la Vache Nantaise est de valoriser et de promouvoir celle-ci, mais les organisateurs font aussi connaître d’autres races au sein du « Village des races locales » et prévoient à chaque fête un « invité d’honneur ». En 2018, c’était le porc basque, venu avec un cortège d’éleveurs, de musiciens et de chefs, car la cuisine est parmi les attractions les plus prisées. Cette manifestation de 2018 a aussi rendu hommage au photographe Jean-Léo Dugast, spécialiste des chevaux percherons, grand connaisseur des Horse Progress Days aux États-Unis, qui fait des recherches en tant qu’historien (Dugast, 2019). Il garde aussi un « coin » dans son cœur pour la traction bovine et ses photos prêtent un cachet exceptionnel aux pages de Sabots. Par ailleurs, Sabots ne néglige pas les documents d’archives et fait appel à des auteurs comme Eric Rousseaux ou Étienne Petitclerc pour donner un aperçu sur le passé de la traction animale, sur les relations ville-campagne ou sur les transports par attelages bovins. Étienne a profité de sa collection personnelle de documents photographiques et de dessins pour écrire un compendium détaillé sur les véhicules qui s’appelle « Attelées ! » (Petitclerc, 2016).
Au fil des ans, un réseau international s’est ainsi tissé. Très tôt, l’activité des bouviers allemands, comme l’implication professionnelle de leur « pilote » dans la sauvegarde des races à petits effectifs dans l’Union Européenne, a attiré l’attention d’un expert en matière de traction animale britannique, Paul Starkey, riche de toute une carrière consacrée aux enquêtes pour la FAO et autres organisations internationales (Starkey, 1994 et site « Starkey »). En 2004, il a invité Jörg Bremond, chef informel du groupe allemand et moi-même à rencontrer divers acteurs du travail avec des animaux de trait et de la recherche sur les équipements à Silsoe, Angleterre, dans le cadre de la réunion de la Transport Animal Welfare Society (TAWS), animée surtout par des vétérinaires soucieux de favoriser le bien-être humain en promouvant celui des animaux de travail dans les pays du « Sud » (TAWS, 2004), tout comme les « développeurs » français, qui ont fourni des documents et accumulé une expérience remarquable en matière de traction animale (Lhoste et al., 2010). Pour renvoyer l’ascenseur, Olivier Courthiade a consenti à proposer avec moi, au pied levé, une rencontre chez lui, à Méras, en Ariège (GriffinKremer, 2005), à l’automne de la même année pour accueillir les Anglais Starkey et le directeur du Musée de Plein-Air Weald & Downland, Richard Harris, avec les Allemands, dont le spécialiste du développement dans le « Sud » et du collier à trois points Rolf Minhorst (2005, 2008), Jörg Bremond et le bouvier du Musée de Plein-Air de la Rhénanie, Gerd Linden. François Sigaut, connu de tous à la SEZ, Mouette Barboff, ethnologue spécialiste du Portugal, et moi-même avons fait le voyage à Méras, pour y être rejoints par Laurent Avon et le neveu de François, Jacques Holtz.
La même année 2004, lors de la réunion annuelle de la Société pour l’Étude des Traditions Populaires (SFLS Society for Folk Life Studies) que j’ai co-organisée avec Fañch Postic, collègue au Centre de recherche bretonne et celtique, Brest (CRBC), Inja Smerdel, alors Directrice du Musée Ethnographique Slovène, est venue parler du patrimoine immatériel, dont le savoir-faire des bouviers auquel elle a plus tard consacré un article en anglais (Smerdel, 2013). François Sigaut a présenté ses interrogations sur les façons diverses de labours, sujet qui a fait couler des lacs d’encre tout au long des études rurales en Europe et au-delà. Ensuite, l’équipe de recherche de François (EHESS/CNAM) a suivi avec attention – et attendrissement – l’évolution de ses rencontres avec les agriculteurs de la région nantaise qui ont précédé l’exposition « Des hommes et des charrues ». Attendrissement, parce que c’est la seule fois que nous avons entendu François avouer franchement être ravi qu’on le contredise, et avec ferveur, puisque certains agriculteurs lui ont dit simplement, « mais, non, Monsieur Sigaut, ce n’est pas du tout comme ça qu’on faisait ». François en est revenu ébloui, et heureux. Ces rencontres en pays nantais ont abouti au colloque « Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas » co-organisé par René Bourrigaud et François en 2006, suivi de la publication « Nous Labourons » (Bourrigaud et Sigaut, 2007). Le colloque a attiré des spécialistes de l’agriculture de l’Antiquité égyptienne ou de l’Asie actuelle, d’autres pays européens, des pays du « Sud », tout comme des experts sur les régions françaises et le vocabulaire des parlers locaux. Lors du colloque, Inja Smerdel nous a raconté une allégorie populaire slovène qui a inspiré par la suite le titre de la publication : « Pendant le labourage d’un champ, une mouche se pose sur la corne du bœuf. A sa camarade qui en passant lui demande ce qu’elle peut bien faire là, elle répond : « Nous labourons ».
L’implication à l’international des Européens a été renforcée en 2006 par l’invitation adressée à Jörg Bremond et à moi d’intervenir lors du colloque sur le travail avec des bovins au musée de Colonial Williamsburg, Virginie (USA), fenêtre majeure sur l’énergie animale, tout près de la capitale américaine. C’est aussi durant ces années que les choses prennent une tournure internationale encore plus fructueuse… Le directeur du Musée National de l’Agriculture et des Industries Alimentaires de Pologne, à Szreniawa près de Poznan, le Dr. Jan Maćkowiak, avait déjà un vif intérêt pour un passé « disparu » dans son pays – l’utilisation des bœufs en Pologne, où l’on racontait qu’il n’y avait que des chevaux, affirmation que les enquêtes du musée sur l’art et les documents historiques avait démentie. Lors de la réunion de l’AIMA (Association internationale des musées d’agriculture) à Novi Sad, Kulpin, Serbie, il a entendu ma communication sur le travail avec les bovins et le patrimoine immatériel (Griffin-Kremer, 2008), et les choses se sont emballées – il invite Allemands, Américains, Britanniques, Estoniens, Français, Hongrois, Tchèques et Roumains à assister au colloque « Mission et options pour le développement des musées d’agriculture dans le monde contemporain » dont le thème principal était l’utilisation de l’énergie animale (Griffin-Kremer, 2010b). Le vif intérêt des Polonais pour la traction bovine les a amenés à embaucher un bouvier roumain pour assurer l’utilisation des bœufs de travail à la ferme du musée. Par la suite, ils ont envoyé une équipe de cinq personnes pour accompagner leur zootechnicien en visite d’étude à la ferme du Domaine de Dahlem à Berlin, aux grands musées de plein-air à Detmold et à Lindlar en Westphalie, et à Kommern en Rhénanie, pour finir la tournée à l’Écomusée d’Alsace en France, où ils ont rencontré le Prof. Bernard Denis (Nowakowska et Wołoszyński, 2012).
Ces échanges sur la traction bovine ont renforcé les liens entre les anciens membres de l’AIMA, et ont accompagné, à travers plusieurs réunions en Pologne, en Normandie et en Écosse, une relance importante de l’association, à partir de 2008-2012. Depuis, nous avons pu assurer la mise en place d’un site Internet, le lancement d’un bulletin, l’AIMA Newsletter et, aujourd’hui, un blog régulier diffusé aux membres et aux amis. Le « fil » actuel du blog traite d’un « bétail » particulier, les abeilles, et se révèle très fructueux (AIMA Blog). La relance de l’AIMA a surtout impliqué un travail intense de réseau avec des associations amies, telles l’ALHFAM nord-américain (Association of Living History, Farming and Agriculture Museums), la SFLS (Society for Folk Life Studies), hôte d’une réunion cruciale pour la relance de l’AIMA en Écosse, l’EXARC (l’Association des musées d’archéologie expérimentale). Ce « consortium » de partenaires, et la détentrice des droits, Dr. Grith Lerche, ont réussi en 2019 à mener à bien un projet phare pour l’histoire et l’anthropologie de l’agriculture : la mise en ligne sous la houlette de l’Université de Heidelberg, de la revue Tools & Tillage dans la banque de données HEIDI (Tools & Tillage). « T&T », comme l’appelaient affectueusement ses lecteurs, regorge d’articles sur les outils de labours, comme sur les observations et les expérimentations sur la traction animale, surtout bovine. La boucle ne se referme pas, mais se poursuit, grâce à l’enquête qui sera bientôt lancée par Claus Kropp (Membre pour l’Allemagne à l’AIMA) sur l’utilisation des bœufs de travail dans les musées.
Par ces temps de crise sanitaire, la réunion annuelle en Alsace à l’Ascension, tout comme la formation proposée par Philippe Kuhlmann en mars 2020, ont été annulées, mais Claus Kropp, aidé par le savoir très « technologique » d’EXARC, a réussi à tenir un congrès entièrement numérique le 9-10 mai 2020 sur « l’Expérience de l’expérimentation archéologique », durant lequel il y a eu deux séances sur le dressage et la formation en traction bovine à son musée. Plus de 400 personnes, de l’Allemagne à l’Australie, ont participé en virtuel. Exemple du travail de réseau entre ces associations : Claus était invité à participer au 50e réunion-anniversaire de l’ALHFAM aux États-Unis cet été, annulée mais passée en numérique les 22-26 juin. Il y aurait rencontré de nombreux acteurs de la traction chevaline et bovine d’Amérique du Nord, tels les grands musées comme le Colonial Williamsburg, des musées d’histoire vivante comme Howell Living History Farm, l’association pour la formation en traction animale pour les « small farmers » de partout dans le monde, Tillers International au Michigan (USA), ou les participants venus de la Livestock Conservancy, qui promeuvent les races à petits effectifs ou menacées.
Heureusement, en attendant que les rencontres « en vrai » reprennent, il y a des croisements de fils fructueux entre les experts et la documentation de leurs pratiques. Grâce à la FECTU (Fédération des chevaux de trait pour leur utilisation), la vénérable revue Draft Animal News a pu reprendre et Rural Heritage continue à publier la revue du même nom, consacrée à l’utilisation de la traction animale dans le cadre d’agricultures et d’élevages à modeste échelle. Le maître-bouvier américain et professeur d’université Drew Conroy poursuit son enseignement et les publications qui visent les bouviers de par le monde. Du côté français, l’Écomusée d’Alsace soutient Philippe Kuhlmann pour la rédaction de son manuel, appuyé par la riche documentation de l’EMA, et Olivier Courthiade a depuis longtemps promis de réunir ses nombreux écrits sur l’attelage bovin dans un volume technique, comparable à son ouvrage sur le dressage des mules et mulets. Au sein du groupe allemand (Arbeitsgruppe Rinderanspannung), le site est déjà enrichi par une photothèque de jougs et de harnachements ainsi que d’une bibliographie de référence. Chef de ferme au Musée de Plein-Air du Domaine de Dahlem à Berlin, Astrid Masson, a publié un livre remarquable sur le dressage des bovins dans le cadre d’une exploitation agricole soumise aux contraintes d’un site urbain ouvert (Masson, 2015). Y figurent des chapitres écrits par Rolf Minhorst, le spécialiste du collier à trois points prisé par les Allemands pour son efficacité au travail autant que pour ses qualités reconnues de confort pour les animaux, et par la spécialiste d’éthologie bovine, Anne Wiltafsky, inventrice d’une « Kuhschule » (École de et à Vaches). Astrid Masson est également membre du Conseil d’Administration du GEH (Gesellschaft für Erhaltung alter und gefährdeter Haustierrassen), l’association allemande qui réunit les acteurs pour la sauvegarde et la promotion des races domestiques anciennes et menacées. Il faut noter que bon nombre des bouviers allemands ou français sont des bouvières – Astrid, Anne, la vétérinaire Elke Treitinger « pilote » du site Internet allemand, Christine Arbeit de la Fête de la Vache Nantaise et sa fille Mélusine, ou Elvire Caspar, petite-fille de François Juston, parmi bien d’autres. Avec son enthousiasme bien connu, Nicole Bochet de la SEZ a assisté à la formation à la traction bovine proposée par Manu Fleurentdidier au CFPPR de Montmorillon et assiste depuis des années à la réunion des bouviers à l’Écomusée d’Alsace. Parmi les participants aux réunions à l’EMA ou en Allemagne, la répartition entre femmes et hommes est égale et plusieurs couples mènent des bœufs ensemble.
Les musées et associations citées ici s’impliquent évidemment en faveur de la conservation et de la promotion des races de leurs régions, que ce soient des chiens « bouviers » ou des bovins. Ils répondent au vif intérêt du public pour le travail avec les animaux dans les musées d’histoire vivante, les écomusées ou de plein-air, ou les musées d’archéologie expérimentale. Ils se concertent aussi avec les autres acteurs de la traction animale pour les exploitations de taille modeste, tel le maraîchage, souvent en situation périurbaine, et invitent régulièrement les nombreux développeurs d’équipements tels le français PROMMATA, qui opèrent au niveau international. Il va sans dire que les équipementiers sont bien représentés lors des Fêtes de la Vache Nantaise tous les quatre ans.
Ces passionnés signalent cependant le manque de reconnaissance chez les acteurs plus « institutionnels » des enjeux de la traction animale qui pourrait favoriser une transition vers des sources d’énergie renouvelables, vers une production agricole plus « circulaire ». La traction bovine, ne pourrait-elle pas aider à rentrer dans les confins vertueux du fameux « donut » (Raworth, 2017, 2018) prôné aujourd’hui même par les mandarins de la grande finance, tel Jamie Dimon de la Banque J.P. Morgan Chase ? (Tisdall, 2020 ; Linnane, 2020) Le volume phare de l’UNCTAD Wake up before it is too late, Make agriculture truly sustainable now for food security in a changing world porte sur sa couverture la photo d’un agriculteur qui utilise un attelage de bovins pour labourer son champ. Le livre ne contient cependant aucun chapitre consacré à l’utilisation de l’énergie animale. MOND’Alim 2030, Panorama prospectif de la mondialisation des systèmes alimentaires (2017) consacre une seule page à « ces acteurs de la mondialisation agricole et alimentaire que l’on n’invite jamais », mais il s’agit en l’occurrence de narcotrafiquants et de terroristes qui s’emparent des terres, des transports et des stocks d’aliments dans des pays souvent encore riches d’une agriculture paysanne (MOND’ALIM 2030, 2017).
Si les bouviers allemands, pour la plupart des « Hobbybauer » (paysans amateurs), avouent que leurs bêtes dans l’ensemble ne sont plus adaptées à un travail exigeant, ils poursuivent l’expérimentation avec des races telles la Rätisches Grauvieh (Grise rhétique), petite et trapue, qui ressemblent aux bovins des livres d’enluminures du Moyen Âge. Ils s’accordent à dire qu’il n’y a aucun éleveur en Allemagne comme Philippe Kuhlmann en Alsace qui vise à produire des bêtes aptes à la production laitière aussi bien qu’à l’utilisation au travail. D’ailleurs, les bovins sont la seule source pour la traction et le débardage sur son exploitation.
La « grande attelée » pour la fin de la Fête de la Vache Nantaise 2018. Photo Michel Nioulou.
Il y a vingt ans, Nicole Bochet et moi-même avons évoqué l’idée de faire comme les Japonais et leurs imitateurs ailleurs dans le monde : obtenir un statut de « trésors nationaux vivants » pour les experts bouviers. C’était sans doute peu réaliste, mais nous avons posé la question à Olivier Courthiade, aussi Sociétaire, il y a quelques années. Il nous a répondu de sa façon habituelle : « Je m’en fiche de trésors, il faut nous soutenir pour amener plus de travail, c’est ça qui compte, le travail ». Depuis plus de vingt ans, j’ai le privilège de connaître et d’apprendre de gens qui utilisent les bovins dans le travail des musées, pour les loisirs et sur des exploitations où les bœufs ou les vaches sont la principale force motrice. J’ai pu constater le nombre de jeunes qui souhaitent s’installer en agriculture « bio » à économie circulaire, et qui ont pris conscience du plaisir qui peut exister entre un être humain et une bête de travail. À l’instar du programme agricole de l’Écomusée d’Alsace, ils cherchent comment « atteler » la sagesse et la diversité de pratiques traditionnelles aux besoins réels de production (Griffin-Kremer, 2020). Aujourd’hui, suite à une crise qui a renforcé l’intérêt pour les circuits courts de l’approvisionnement alimentaire, je pense qu’il est temps de revoir la copie et d’explorer plus sérieusement le potentiel de l’utilisation de la traction bovine, entre autres.
Les rencontres et les publications de la Société d’Ethnozootechnie qui traitent du « bœuf au travail » remontent bien avant les années 2000. Ne serait-ce pas le moment de revenir à ces questions sur un niveau plus international ? Nicole Bochet et moi-même, nous proposons d’inclure la SEZ parmi les invités lors d’une telle rencontre. Ce serait une occasion de réunir les acteurs cités ici, d’en inviter d’autres, et de remercier la Société pour ses engagements si souvent clairvoyants et courageux. De pouvoir poser la question aussi : une vache ou un bœuf de travail, bref, l’énergie animale, ne rentrent-ils pas facilement dans le fameux « donut » qui ose envisager une autre économie pour le XXIe siècle ? (Raworth, 2017, 2018).
N.B. Ce texte étant bien une « note personnelle », il y a forcément des omissions et des oublis. Que les personnes concernées m’en pardonnent et je ferai mieux une autre fois.
Références
Note : tous les liens Internet cités étaient accessibles le 15 juin 2020
AIMA (Association international des musées d’agriculture) page d’accueil https://www.agriculturalmuseums.org/, bulletins https://www.agriculturalmuseums.org/news-2/aima-newsletters/ et blog https://www.agriculturalmuseums.org/newsevents/news/
ALHFAM (Association of Living History, Farming and Agricultural Museums) https://alhfam.org/ Arbeitsgruppe Rinderanspannung https://www.zugrinder.de/de/ (DE) et German Working Cattle Group https://www.zugrinder.de/en/ (EN)
Attelages bovins d’aujourd’hui, blog : http://attelagesbovinsdaujourdhui.unblog.fr/
AVON (L.), 2006, Traction bovine, inventaire des attelages 2006, Institut de l’élevage. Travail continué par Lucie Markey.
BERTE-LANGEREAU (P.), 1996, Les Galvachers & Charretiers du Morvan, Éditions Nourrices du Morvan, 1996, ou 2000 Le Temps des Attelages, même éditeur.
BERTE-LANGEREAU (P.), Enquête « Propositions concernant les jougs » sur le blog de Michel Nioulou « Attelages bovins d’aujourd’hui » : http://attelagesbovinsdaujourdhui.unblog.fr/2020/04/29/projet-douvrage-sur-les-jougs-de-franceappel-a-contribution-par-philippe-berte-langereau/
BOURRIGAUD (R.) et SIGAUT (F.) (dir.), 2007, Nous Labourons. Actes du colloque « Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas » Nantes, Nozay, Châteaubriant, 25-28 octobre 2006, Editions du Centre d’histoire du travail, Nantes, 2007.
CERRTA (Centre Européen de Ressources et de Recherches en Traction Animale) https://www.formationtractionanimale.com/
Colonial Williamsburg (museum) https://www.colonialwilliamsburg.org/
CONROY (D.), 2008, Oxen: A Teamster’s Guide to Raising, Training, Driving & Showing, 2008; enseignement à l’Université de New Hampshire https://colsa.unh.edu/person/andrew-conroy
COTI (G.), 2014, Compte-rendu des Actes du Colloque sur la traction animale bovine du 10 décembre 2014, Montmorillon (86) sur le blog de Michel Nioulou http://attelagesbovinsdaujourdhui.unblog.fr/2015/01/22/actes-du-colloque-sur-latraction-animale-bovine-du-10-decembre-2014-montmorillon-86-rediges-par-gerard-coti/
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UNCTAD, 2013, Wake up before it is too late, Make agriculture truly sustainable now for food security in a changing world. UNCTAD United Nations Conference on Trade and Development, Trade and Environment Review 2013, 321 pages, aussi disponible en ligne : https://unctad.org/en/pages/PublicationWebflyer.aspx?publicationid=666#:~:text=TER13%2C%20entitled%20Wake%20u p%20Before,released%20on%2018%20September%202013.&text=By%20way%20of%20illustration%2C%20food,for%2 0the%20period%202003%2D2008.
WILTAFSKY (A.), Pour un aperçu du travail d’Anne Wiltafsky https://www.zugrinder.de/en/ (2 minutes) ou https://www.youtube.com/watch?v=rd2ZICFB2Hg (26 minutes, synchronisé en français), mènent à d’autres liens à la « Kuhschule » sur YouTube
JEAN-BERNARD HUON, LA LIBERTÉ D’UN PAYSAN EN RÉSISTANCE, article du site de la revue ArMen.
Retrouvez Jean-Bernard Huon dans un bel article sur le site de la revue ArMen en cliquant ici.
Merci à eux pour leur travail et à Cozette Griffin Kramer pour nous avoir indiqué cet article.
Retrouver tous les articles du site de ArtMen en cliquant ici.
Voici l’article :
Jean-Bernard Huon , frankiz ur peizant stourmer

Traduction de l’article en breton que vous retrouverez dans votre exemplaire papier d’ArMen n° 235
Jean-Bernard Huon, la liberté d’un paysan en résistance
Il a choisi de rester au pays avec huit vaches et des chevaux de trait d’abord, qu’il a remplacés par des bœufs depuis une dizaine d’années. Il a décidé de tourner le dos dans les années 1970 à ce que l’on n’appelait pas encore l’agrobusiness et les pesticides. Ses collègues exploitants agricoles se sont moqués de lui, mais il en aurait fallu plus pour décourager un « penn kalet » (tête dure) comme lui. Portrait d’un homme drôle, debout, toujours prêt à échanger et à transmettre.
La ferme de Penn Prat, à Riec-sur-Belon
En 1904, les arrière-grands-parents de Jean-Bernard Huon déménagent. Ils quittent Kerandres à Moëlan pour se rendre à Penn Prat, à Riec. En riant (et il rit tout le temps), Jean-Bernard raconte :
« Ma grand-mère paternelle était née à Kerandrège, mais la famille de ma mère était de Sainte Marguerite, dans le quartier de Penn Prat. On se moquait de mes parents, et on regardait sous le ruban de la coiffe de ma mère en disant : « Les gens de Moëlan n’ont une oreille que d’un côté », et les gens de Moëlan se moquaient aussi : « Les gars de Rieg, trois morceaux de pain, trois morceaux de viande » ou encore « Les gars de Riec remontent leurs pantalons jusqu’au menton ».
Et Jean-Bernard de rire à nouveau. Dans la ferme de ses parents, beaucoup de monde à travailler et de nombreuses machines : pressoir, manège, moissonneuse, faucheuse, lieuse, tous les outils nécessaires à broyer les pommes, les betteraves, presser le cidre, récolter paille, blé, foin… Mais petit à petit, la ferme s’est vidée. Et Jean-Bernard a continué, obstinément, à travailler sa terre, comme le faisaient ses grands-parents : avec des chevaux, sans tracteur ni traites à payer au Crédit Agricole. Cela ne le concernait pas. Devant les caméras, il dit souvent : « je suis un homme libre ».
De la graine à la crêpe
Ici on produit tout : avec les pommes, on fait du cidre (un bâtiment est entièrement consacré aux barriques et aux bouteilles) avec un pressoir du Pays Gallo qui pourra encore presser pendant cent ans. Avec les betteraves, on donne à manger aux cochons, aux bœufs, aux vaches. Laurence, venue seconder Jean-Bernard alors qu’elle était secrétaire lors d’un stage il y a quarante ans, est restée. Avec le lait des vaches Pie noir, elle a appris à faire du beurre selon la technique de la mère de Jean-Bernard. C’est elle maintenant la chef d’exploitation. Elle a aussi appris à cuire les crêpes directement sur le feu de bois, et certaines années, le blé noir et le froment viennent des champs de Penn Prat. Elle ne cesse jamais de travailler, et passe et repasse avec sa brouette pour prendre de la paille pour la litière, de la nourriture pour les chèvres, les bœufs, traire les vaches… Où aujourd’hui en Bretagne peut-on encore voir des personnes travailler de la sorte ? Pour certains, c’est « la misère », les souvenirs d’une Bretagne révolue qui doit tourner la page… Et si c’était une autre façon de voir le monde d’aujourd’hui, qui devient fou ? Et si c’était une façon de montrer aux jeunes générations qu’il existe un autre mode de vie ? Quand il y a sur tout le territoire breton des fermes-usines, les gens comme eux ont-ils encore une place ? Et si c’était eux qui avaient raison ?
Que de visiteurs à Penn Prat !
Car Jean-Bernard n’est pas tellement tourné vers l’ancien temps. Il aime transmettre, recevoir des jeunes, parler breton et travailler avec eux. Sinon, il appelle les « debrerien stago », les mangeurs attachés comme dans l’étable, ceux qui restent à manger des crêpes et à boire du cidre. Depuis quarante ans, il accueille un rassemblement de motards. Ils étaient bénis par le curé auparavant. Maintenant, c’est lui qui s’en charge, sur la place de Riec, avec un rameau de buis.
Pardons, fêtes estivales, crèches vivantes … Les bœufs, et avant les chevaux de Jean-Bernard sont très présents, ils apparaissent sur les photos du journal hiver comme été. Le cadre de Penn Prat est aussi utilisé pour des courts métrages ou encore pour le long film documentaire de René Duranton, tourné en 2010, qui a suivi les travaux des champs pendant quelques mois.
Comme pour la ferme du Bec Hellouin à côté de Paris, le chemin qui est montré ici est tout sauf passéiste. Un patrimoine vivant, jusque dans les noms de tous les objets utilisés pour les attelages tels la « brid mouch » (les œillères), le cheval de tête, qui mène les autres chevaux, le collier de paille pour les jeunes chevaux, la « stern gamb », plus longue, qu’on met devant pour atteler…
Transmettre le travail de la terre… en breton
Jean-Bernard a toujours parlé breton avec ses grands parents, grand-père et grand-mère, mais pas avec ses parents qui avaient peur qu’il ne soit pas « débrouillé » en français.
Je m’en souviendrai toujours », dit-il, « de la fois où on a commencé, mon père était mort, je suis allé voir ma grand-mère, j’ai usé ma chemise. Elle m’a expliqué comment mettre tout le harnachement pour les chevaux. Depuis que j’étais né, j’avais vu faire, mais cela n’a pas été facile pour moi de commencer aussi vite. Belly et Paulette ont été mes premières juments. Belly était une jument très douce, je n’ai jamais eu une jument si douce. Mais Paulette était très peureuse. J’ai vu le tracteur arriver dans les années 1955/60. Et les chevaux ont changé aussi, ils étaient plus lourds, les chevaux, c’étaient des bidets avant. Quand les « haras nationaux » sont arrivés à Hennebont, on a eu des postiers bretons. Riec n’était pas une station de concours, et les meilleurs chevaux allaient à Bannalec. Eux, ils avaient de bons chevaux, issus de l’étalon « Gerfaud ». Ici, on avait des étalons peureux souvent. Paulette, quand on l’envoyait à l’étalon, tous ses poulains étaient peureux, et l’étalon était un peureux aussi… »
Pour relier la langue bretonne au travail de la terre, allez travailler à Penn Prat !
Un peu comme dans la ferme d’Anjela Duval après l’émission « Les conteurs », il arrive à Penn Prat des gens de toute la France, d’Europe même, pour une simple visite ou pour vivre là pendant trois mois ou plus. Vincent est l’un d’eux. En ce mois de janvier 2020, il conduit les bœufs, aide aux travaux des champs et reste dormir à la ferme, échangeant contre son labeur l’apprentissage de tout le savoir-faire de la ferme. Comment il a appris son existence ? Par Internet, sur You Tube, par une vidéo de quelques minutes, visionnée plus de 325 000 fois.
Les jeunes qui ont envie d’apprendre, bretonnants pour certains, sont toujours bien accueillis avec un coup de cidre ou du jus de pomme. « Apportez avec vous un bout de gâteau ou un plat que vous avez cuisiné ». Et le plus important : amener des outils pour travailler la terre, enlever les rumex (choux de cochons : kaol-moc’h) du champ dans lequel on va semer du blé, pour étaler le fumier sur les champs afin de récolter les pommes de terre quatre mois plus tard. Parler breton, vous pourrez le faire aussi, et vous serez toujours les bienvenus si vous travaillez avec Jean-Bernard en riant aux formules rimées et impertinentes des gens de Riec…
Film « Les Fajoux » de jean dominique lajoux (1971), site du CNRS: taille d’un joug, attelage des vaches, témoignage de vie.
Cliquez ici pour voir le film.
Cliquez ici pour aller sur le site du CNRS.
Laurent Girbal et sa soeur Joséphine sont les derniers habitants des Fajoux, hameau isolé de l’Aubrac. Ils mènent la vie laborieuse des paysans de jadis, vivant en quasi autarcie.
Joséphine prépare la soupe. Pendant le repas qui se déroule en silence, la télévision débite les actualités du jour.
Puis Laurent fabrique un râteau à foin et taille un joug, pour ses travaux agricoles. Joséphine va faire boire les vaches, sous la neige.
Pendant l’été, ils ramassent les foins, et en automne arrachent les pommes de terre.
Tout au long du film, Laurent Girbal évoque la vie et les travaux agricoles dans les années 1920, époque de sa jeunesse.
Mais d’où j’eus le goût du joug ? par Gilles Péquignot, Soultzeren (68)
Mon métier c’est musicien, avant cela, j’ai été menuisier, technicien métreur, père au foyer mais depuis bientôt trente ans, je suis musicien.
On se construit des rencontres que l’on fait.
Quand nous avons annoncé à Michel Nioulou, un ami vielleux et jougtier de Mâcon que nous nous installions à Soultzeren, il a jubilé : « Mais c’est le village de Philippe Kuhlmann, un des dresseurs de bœufs les plus réputés de France, Allemagne, Suisse ! »
Ah bon …
Et depuis à chaque rencontre des bouviers à l’ Ascension, notre pote Michel vient nous rendre visite, on fait de la musique et on découvre le petit monde de la traction bovine.
J’ai bien sympathisé avec Philippe, il nous fait notre bois de chauffage, nous apporte des fromages de chèvre, des œufs, en échange je lui prête la main pour les foins ou des bricoles.
L’an passé, j’ai eu la bonne idée de m’inscrire à un stage de lutherie, j’avais déjà réalisé des épinettes des Vosges et là, j’avais besoin d’une mandoline et d’une mandole. Ça m’a fait du bien de travailler avec un rabot et des ciseaux alors que les contrats de musique s’ annulaient les uns après les autres. Les instruments sont superbes et répondent à mes besoins, sauf qu’il n’y a pas moyen de les faire écouter à un public.
Le musicien par temps de crise sanitaire ne joue plus pour faire rêver ou danser et perd le moral et aussi 2/3 de ses revenus.
Avec le décès de Pierre Mougin, Philippe et les bouviers de France perdaient plus qu’un artisan, un homme aux doigts en or. Qui allait faire les jougs à présent ? C’est là que j’ai proposé à Philippe de me lancer dans l’aventure, je sais travailler le bois, je trouve ces objets esthétiques tout en étant fonctionnels. J’ai profité des conseils de mon ami Michel qui lui, réalise des jougs du charolais, du Velay, de la Loire, du Morvan et de Vendée notamment pour le Puy du fou.
Me voilà à tailler avec rabots, ciseaux, planes et racloirs du bouleau vert : le beau tas de copeaux ! Mon jardin va être content ! Les jougs partiront avec les bœufs là où des hommes prennent le temps de vivre avec les animaux.

Le ferraillage a été assuré par le papa de Gilles Péquignot
D’autre part, façonner le bois me permet de faire patienter mes instruments de musiques qui se languissent de ne plus abreuver les oreilles des danseurs confinés.
Gilles Péquignot été 2021
Voir aussi l’article de l’Alsace en cliquant ici.
Marie Cadot, Valence (82)
Marie Cadot une jeune dresseuse de bovin très active. Elle a rencontrée Renée Bagelet une référence en la matière. Son caractère volontaire et sa motivation lui ont permis un beau travail de dressage, sans à priori et très prometteur!
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L’histoire de Marie, Grive et Fury
Bonjour, je m’appelle Marie Cadot, j’ai 24 ans et je suis née le 12 octobre 1995 à Agen. C’est mon grand-père, fermier, qui m’a transmis son amour et sa passion pour les vaches ainsi que des chevaux. Dès l’âge de 2 ans, j’étais en permanence avec lui. Il y a 8 ans et demi, mon grand-père a rentré une petite velle, de race brune des Alpes, que j’avais choisie parmi tout un troupeau. Je lui donnais le doux nom de Grive. De là est née une grande histoire.
Dès le début, j’ai passé énormément de temps avec cette petite velle. Je la promenais partout, même jusque dans la cuisine de chez mon grand-père et chez la voisine . Mon oncle n’était pas d’accord que je promène toujours cette vache, car il considérait que cela pouvait représenter un danger. Mais je n’ai jamais tenu compte de ses remarques, et je continuais à la promener. J’avais 16 ans.
Lorsque Grive arriva à l’âge adulte, il est venu le moment de la reproduction: le premier vêlage s’est très bien passé, un petit mâle est né. Pour le second vêlage, le veau était mort-né. Grive est très maternelle, car elle accepte de laisser téter les autres veaux. Malgré le deuxième vêlage problématique, nous avons décidé de tenter une nouvelle insémination. Malheureusement ce fut un échec. Pour mon grand-père, une vache qui ne se reproduit pas, qui ne fait donc pas de lait, ne sert à rien. Cette situation a été source de beaucoup de nuits blanches, mais j’étais déterminée à la garder pour moi seule.
Mais je ne savais pas que pour élever une vache, il fallait se déclarer éleveur afin d’obtenir un numéro de cheptel. J’ai dû faire face beaucoup de démarches administratives.
Et pour garantir au maximum la validité de mes ambitions, j’ai fait faire un acte notarié pour que personne ne m’enlève ma vache. Le temps passe et on me propose alors de faire les foires agricoles, les comices, où bien sûr je me fais remarquer !
Je continue à essayer à nouveau une insémination mais malheureusement, c’est encore un échec. Je fais alors venir une nouvelle fois le vétérinaire et lui demande de tout faire pour ma vache. Il a donc fait un lavement puis des piqûres pour provoquer les chaleurs et l’inséminer à nouveau sans succès deux fois de suite. Même l’inséminateur me rassura en me disant que j’avais fait le maximum, je ne devais surtout pas me culpabiliser. Je le supplie d’intervenir une dernière fois. Nous en étions quand même à la quatrième insémination cette année-là, il me dit alors : « Si cela ne marche pas, c’est fini je n’en ferai plus ! Tu ne vas pas gaspiller tout ton argent pour un veau. Tu t’en rachètes une et on arrête là ».
Deux mois passent et l’échographie ne détecte rien. D’échec en échec, il fallait se rendre à l’évidence, il n’y avait rien à faire. Bon! Puisque ma Grive n’était bonne à rien, j’ai voulu prouver qu’elle avait d’autres qualités ! Je me suis mise à lui faire tracter dans un premier temps un pneu. En fait, elle adorait cet exercice, et progressivement une petite herse remplaça le pneu. Cette année-là, j’ai été invitée dans dix foires pour des démonstrations de travail aux champs.
Et puis un matin, ma vache montra tous les signes d’une grossesse, et l’histoire se répétant, cette grossesse n’était en rien normale. Du coup, j’appelle le vétérinaire qui me dit qu’elle devait faire une grossesse nerveuse !
Je lui demande de venir. Il fait une échographie et voit une poche sans veau, mais avec des cotylédons bizarres. Mais pas de veau … Or, selon moi, s’il y a une poche, il y un veau ! Il me dit que cela peut arriver qu’il n’y ait qu’une poche. C’est très rare mais le risque est que si elle se perce, elle peut infecter l’animal. Il me conseille donc de la surveiller. A ce moment-là, je travaillais en coopérative agricole où, bien sûr, tout le monde connaissait Marie et sa vache ! Dans le même temps, son état empirait, avec fièvre et absence d’appétit. Je la surveille même la nuit. Trois jours passèrent et le vétérinaire en la fouillant sortit une fois de plus un veau mort-né. Grâce à une analyse, on découvre que Grive est porteuse d’une maladie provocant les avortements, la néosporose.
Mais ma vache avait un pis énorme et le lait coulait par terre. La gestation avait donc tout de même provoqué une montée de lait. Il coulait, se perdait !!! Il fallait que je me mette à la traire.
Avant et après mes heures de travail à la coopérative où je suis employée, je me suis mise à traire à la main. Résultat : 40 litres par jour ! Faute de temps, je me rends à l’évidence, il fallait que j’achète un veau pour diminuer ce rythme infernal. En accord avec mes parents qui se rendaient bien compte de la situation, on se mit à la recherche d’un veau de la même race que Grive, et on le trouva chez Vincent dans le Gers. Grive l’adopta aussitôt et malgré la présence de ce veau, du lait, il y en avait toujours trop !!!
J’achète alors de nouveau un veau et avec le lait en surplus je me lance dans la confection de fromages nature, au poivre, au piment d’Espelette, mais aussi beurre et yaourts.
Le temps passe, les veaux grandissent … A mon grand regret, à six mois, j’ai été obligée de les vendre : je n’allais pas les garder et pour en faire quoi?
Grive avait toujours une lactation forte. Je fais donc l’acquisition d’un troisième veau, le bien nommé Monsieur Ficelle. Dans le même temps je continuais ma production de fromages pour le plus grand plaisir de mes collègues de la coopérative.
Un jour, dans le cadre de mon travail, un client me proposa une velle Blonde d’Aquitaine pour qui sa mère n’avait pas assez de lait. J’ai sauté sur l’occasion et me voilà chez Monsieur Grimal. Quelle ne fut pas ma surprise : il s’agissait d’une velle née en liberté, qui n’avait jamais côtoyé l’homme. Le propriétaire, non sans humour, me souhaita bon courage ! Arrivée chez moi, je la décharge. A un mois, elle a une sacré force. Je ne savais pas si j’avais acheté une velle ou un pitbull car elle hurlait et sautait partout. Elle a d’abord refusé de manger pendant un jour et demi bien qu’elle ait été mise sous la vache. Le lendemain matin, la situation était toujours la même … Elle ne voulait pas téter. Sans que je ne cède de mon côté, après avoir hurlé toute la journée dans son box, elle a fini par aller téter toute seule le soir. Mais il ne fallait pas que je la regarde ou que je la touche. Quel cinéma pour la remettre au box ! L’ancien propriétaire m’avait bien dit « bon courage ! »
Je comprends mieux pourquoi. Ce n’est pas pour rien que je l’ai nommée Fury. Quand elle me voyait, elle me chargeait et dès que je passais derrière, elle me donnait des coups de pieds. Petit à petit, elle s’est adoucie, mais madame refuse toujours le licol! Je l’ai fait marcher car c’est le minimum pour aller se présenter à une foire. Elle n’arrêtait pas de s’échapper. Comparativement, Monsieur Ficelle, à un mois, marchait très bien, uniquement tenu par une simple corde ! Fury est une Blonde d’Aquitaine, d’où son tempérament très vif. La génétique y est aussi pour quelque chose. Avec son comportement explosif, elle m’échappait, mais je n’ai cependant jamais utilisé un bâton .
Je la faisais marcher au petit matin, à 5 heures, au moment ou le soleil est encore bas. A cette heure-ci, Fury, plus tranquille, avait moins peur. Pour la rassurer encore plus, je la sortais avec son copain Monsieur Ficelle. Il a fallu des jours et des jours de marche, de patience à toute épreuve pour gagner sa confiance. Fury m’a fait tomber, me traînant sur vingt mètres. J’étais couverte de bleus. Mais après cinq mois d’un combat acharné, Fury, qui acceptait petit à petit ma compagnie, se mit à marcher à la perfection. Nous nous étions apprivoisées mutuellement, son véritable caractère s’était révélé …
Il lui a fallut cinq mois pour marcher correctement sans m’échapper, mais elle a été la meilleure de toutes.
Aujourd’hui elle fait des exercices de traction avec un plaisir non dissimulé, elle est même demandeuse ! Elle tire un pneu, une herse et se permet même le travail très compliqué de passer et suivre un sillon sans dévier de sa trajectoire.
Pour réaliser des travaux autrement plus compliqués comme débarder, tirer des charges, décavaillonner, je lui ai fait faire un collier sur mesure et réglable auprès de Monsieur Collin. Et vous allez me demander : « Qu’est devenu Mr ficelle ? » Après une sélection difficile, mon petit veau a été choisi par Madame Sabine Rouas, propriétaire d’ Aston le Taureau, pour entrer dans sa petite troupe et assurer des spectacles de dressage.
Des projets avec Fury ne manquent pas! Je voudrais travailler avec elle pour faire un jardin et pourquoi pas un peu de maraîchage : pomme de terre, tomate. Mais le plus important pour nous deux restera la représentation sur les foires et les comices pour faire découvrir le dur métier de la terre autrefois. D’ailleurs le bovin est très intelligent, plus que le cheval à mon avis. L’avenir nous dira la suite…
Téléphone de Monsieur Collin : +32 475 61 62 35
Contact Sabine Rouas, professionnelle du bovin: 07 81 72 27 59
Marie Cadot 06 71 05 40 14
The End
RÉQUISITION DE BOEUFS EN PAYS CLUNYSOIS PENDANT LA REVOLUTION FRANCAISE, par Maroussia Laforêt
Une histoire de bœufs et de bouviers…
Voici un document qui peut intéresser les amateurs d’animaux de trait et d’attelages.
Venu directement de la fin du XVIII° s., le passage que je vous propose est à la fois anodin et fugitif : quelques mots cachés au cœur de deux délibérations de la ville de Cluny datées de 1795, simples compte-rendus des conseils municipaux de l’époque, qui nous en apprennent finalement beaucoup de la vie quotidienne en Bourgogne du Sud, et plus particulièrement dans le Clunysois il y a plus de deux siècles.
La langue française de 1795 a été conservée dans la transcription (p. 1 à 3), qui reste lisible quoique parfois surprenante question orthographe et ponctuation.
Les passages surlignés en gras font directement allusion à la réquisition des bœufs.
Première délibération : « Boeufs » – feuillet 129
25 nivose an III de la République GUICHARD maire PONIEL LAROCHE ADNOT, MUTIN GUILLEMIN officiers municipeaux, DEBEAUX DUTTRION BARBET FERRIERE PETITJEAN PERRIER et PIRET notables ont paru à la maizon commune […]
De suite un membre a observé qu’à l’exécution de l’arreté du departement du sept du présent mois, et celui du district du dix-sept, on devait […faire la repartition des quatorze bœufs et cinq bouviers qui doivent être levés dans notre canton. Les dits bœufs nantis de deux jougs chaque paire que cette répartition devoit être faitte dans le vingt-quatre heures sont ensuite à se concerter pour le tout avec les officiers municipaux de tout le canton sur les différentes mezures qui pourraient entraver cette operation nottament sur la fourniture de cinq bouviers et qu’en même tem il falloit nommer un expert qui serait chargé de faire l’estimation des dits bœufs et harnais conjoinctement avec celuy du district et un de la part du propriétaire des bœufs sur quoy déliberant le cytoyen MUTIN faizant les fonctions d’agent national en l’absence du cytoyen CHARLES entendu il a été arrété que la repartition des dits quatorze bœufs demeuroit faitte ainsy que suit cluny en fournira deux Pont sur Grosne Mazille Bergesserin et Curtil deux Donzy le National Buffiere et Garde deux Lavineuze Massy deux Cortambert Blanot et Donzy le Pertuis deux Jallogny et Chateau deux et Lournand deux en tout quatorze lesquelles communes seront tenues de faire les dittes fournitures
le plutot possible chaque paire de bœuf ayant deux jougs garnis de leurs agrais pour le trait en telle sorte qu’ils puissent être rendu au chef lieu c’est adire à cluny dans la 8ne [huitaine] de la notiffication qui leurs sera faitte de la prezente déliberation et être estimé par le citoyen DUMONT ainsi que la commune nomme pour expert conjointement avec celuy du district et celuy quil plaira au propriétaire de choizir en prézence de deux officiers municipaux qui dresseront procès verbal de cette operation et de suitte il sera tiré mandat sur le receveur du district pour obtenir payement lequel mandat sur le viza du district sera de faitte acquitté et ont tous les membres
signé la prezente ledit jour étan.
Suivent les signatures du maire, des officiers municipaux et des notables de la ville de Cluny
Seconde délibération : « Procès verbal réglé contre les communes qui nont pas fourni leurs contingents de bœufs » – Feuillets 131 et 132
Aujourd’hui 14 pluviose an III, sur les cinq […] de relevées nous maire et officiers municipaux de la commune de cluny nommés par l’arrêtte du district de macon du 27 nivose pour faire la repartition entre les communes de ce canton du contingents des bœufs jougs et bouviers qu’elles étaient dans le cas de fournir d’après larrête du Comité de Salut public du 19 brumaire dernier le dit contingent déterminé pour notre canton à une quantité de quatorze bœufs par autre arrêtté du district du 17 nivose, nous maire et officiers municipaux après avoir fait la repartition entre les dites communes le 25 dudit mois de nivose leur avait fait parvenir les ordres et instructions tendantes à leur faire fournir leur contingent chacune en cequi les concerne et leur avait a cet éffet de se trouver cejourdhuÿ et faire trouver leurs bœufs garnis de leurs jougs avec leurs propriétaires leurs experts pour conjointement avec REBOUX expert nommé par le district, et DUMONT ainé nommé de notre part faire l’estimation des dits bœufs et jougs et recevoir ensuite le montant de la dite estimation un mandat par nous signé par le receveur du district. La commune de cluny à fourni les deux céans [ici], celles de Blanot Cortambert et Donzy le Perthuis deux, celles de Lavineuse et Massy deux, quant aux autres communes aucunes non présenté ni donné leurs motifs à l’exception de Joseph DECHAISE de Donzy Lenational et qui sans être assisté d’officiers municipaux en droit ni de
ceux des autres communes aux quelles il etait soumis en a présenté deux garnï d’un seul joug mauvais, lesquels dits bœufs ont été refusés par les experts REBOUX et DUMONT pour cause de deffectiosité dont et dutout nous commissaires cette part avons réglés le présent procès verbal du jour et au susdit troisième année républicaine et nous sommes soussignés avec les dits REBOUX et DUMON experts.
Suivent les signatures du maire, des experts, des officiers municipaux et des notables de la ville de Cluny
Il s’agit de l’une des rares mentions concernant des bœufs dans les Délibérations Municipales D1 conservées aux Archives Municipales de Cluny. On est 1795, « année de la faim », en pleine tourmente révolutionnaire, pendant la Convention: les dates de ces deux délibérations, 25 nivose an III (janvier 1795) et 14 pluviose an III (février 1795), correspondent à une période de privations et de réquisitions pour les habitants de Cluny et des alentours.
« 14 paires de bœufs munis de jougs, deux paires par attelage, avec harnais et agrais pour le trait ».
Très peu d’informations. Pas d’explication complémentaire. On aurait pu penser, à première lecture, que ces 14 bœufs, avec jougs, harnais et agrès (liens en cuir et/ou corde et anneaux de traction en cuir ou bois torsadé, appelés cordets dans la région) pouvaient être destinés aux labours. Or nous sommes en plein hiver, en janvier et février 1795, un froid exceptionnel s’installe dans tout le Clunysois : « La glace tient la Grosne et empêche le jeu des moulins qui sont arrêtés », et « les amas de neige couvrent l’horizon ». De plus, cette réquisition se fait en plus dans l’urgence. Il faut donc chercher une autre cause que celle d’un hypothétique travail agricole, car les sols sont gelés sur une belle épaisseur.
Collection M.-Thérèse PROST
Tous droits réservés
C’est dans le contexte de ces années révolutionnaires qu’il faut chercher une éventuelle explication. On a brûlé les terriers seigneuriaux sur la place de la Foire de Cluny en haut de la rue du Merle le 28 septembre 1793, et depuis cette date, la commune procède régulièrement à des réquisitions de subsistances, notamment de grains : « froment, orge, gesses (une légumineuse ressemblant aux pois), turquis (maïs) et seigle ». Dans l’hiver 1793-1794, on les entrepose dans l’église Notre-Dame, et ces céréales sont destinées à nourrir les indigents, environ 5% des 4 000 habitants de cette ville qui, fin XVIII° s., « sont dans une disette effroyable ».
En janvier 1794, le district de Mâcon exige des communes du canton de Cluny des grains, des légumes, de la paille et même « 21 bœufs gras et 4 vaches », ainsi que « tous les cochons tant morts que vifs ».
En mars suivant, on recense « tous les bœufs qui ne sont pas nécessaires à la culture ». La commune a ordre également de fournir du blé pour « les armées et la ville de Paris ».
Ces réquisitions rendues obligatoires par le Comité de Salut public, qui sont destinées à l’approvisionnement des armées et de Paris, sont mentionnées à plusieurs reprises, de façon d’autant plus insistante que nous sommes en hiver, on sait que la « soudure » sera difficile. Les grains se font rares, la crise économique s’installe et les prix augmentent. Les paysans évitent de vendre leur récolte, spéculant sur une éventuelle flambée des cours. Au printemps 1795, le marché de Cluny est vide. Aucun paysan des communes voisines ne vient proposer son grain. La crise de 1795 couvait en fait depuis un moment…
On peut donc penser que cette réquisition de 14 bœufs avec « deux jougs par paire avec harnais et agrès » semble avoir été ordonnée pour transporter les céréales réquisitionnées jusqu’à Mâcon, afin de répondre aux ordres du district et alimenter l’armée et Paris. L’opération ne doit rien au hasard : la répartition se fait par village, y compris la ville de Cluny qui fournit une paire de bœufs (en 1795, les 2/3 de la commune « sont couverts en bâtiments, vignes ou prés »), mais si la Grosne est gelée, la Saône doit l’être également, et les transports par voie fluviale sont sans doute compromis. L’hypothèse est d’autant plus vraisemblable qu’on adjoint à cette réquisition 5 bouviers, capables de mener les charrois.
L’opération est surveillée de près par des Commissaires aux Subsistances et des experts. Les propriétaires sont convoqués. Pour finir, trois paires de bœufs seulement sont livrées. Les communes défaillantes n’ont pas donné d’explications. On devine que les paysans traînent les pieds…
Dans ce contexte, Joseph DECHAISE, cité dans la seconde délibération, fait-il preuve de mauvaise volonté en ne fournissant qu’un seul joug ? N’a-t-il réellement qu’un « joug mauvais » à présenter, alors qu’il est propriétaire de son attelage et qu’il appartient à la catégorie la plus aisée des paysans, celle des laboureurs ?
La défection de plus de la moitié des communes et cette histoire de joug défectueux vont vraisemblablement dans le sens d’une résistance des communautés villageoises au printemps 1795, preuve que la situation se tend, prémisses d’une agitation populaire rurale mais aussi urbaine qui éclatera à la fin du printemps. Ainsi, en juin 1795, à Cluny, la municipalité interdit « le chant des Marseillais », les attroupements, et le tapage nocturne après minuit. Il y a même des patrouilles dans la ville pour garantir la sécurité publique de 7 h. du soir à 3 heures du matin.
Sources : Délibérations de la ville de Cluny
Archives Municipales – D1
27 juillet 1793 – 19 messidor an III
Maroussia LAFORET
Vidéo de louis GUIRAL Jougatier de Salles-Curan (12)
Voir le site « Occitan Aveyron » en cliquant ici.
Il y avait toutes sortes de petits métiers sédentaires ou ambulants comme le cordonnier appelé sudre ou pegòt, l’esclopièr (sabotier), lo jotièr (jougtier), lo barricaire (tonnelier), l’estamaire (étameur), l’amolaire, ganha-petit ou agusaire (rémouleur), le tailleur appelé sartre, lo cadièiraire (fabricant de chaises), lo candelaire (fabricant de chandelles), lo matalassièr ou matalassaire (fabricant de matelas), lo pelharòt ou pelhaire (chiffonnier)…
Pour fabriquer les jougs, on faisait appel à un jougtier : lo jotièr.
Habituellement, le jougtier venait sur place pour fabriquer les jougs sur mesure. Il fallait tenir compte de la taille des bêtes (bœufs ou vaches) ainsi que de leur morphologie.
La redonda est l’anneau, maintenu par une cheville (cavilha, ataladoira), qui reçoit le bout du timon (pèrga). Littéralement, redonda signifie ronde.
Las julhas sont les longes de cuir qui permettaient d’attacher le joug sur la tête des bêtes.
Fernand BORDAGE “Toucheur” de bœufs, article du site « Au fil du temps » sur l’histoire de Bournezeau (85)
Retrouvez en cliquant ici un très bel article sur Fernand Bordage, ancien bouvier Vendéen. ces propos sont issus du journal “Vendée Matin” du 18 octobre 1989 et dans la revue de Radio Alouette “La fin de la Rabinaïe”
Témoignages : Yvette Guigné/Bordage, Patrick Guigné.
Pdf de l’article en cliquant ci-après article-au-fil-du-temps-bournezeau
Voici l’article :
Fernand BORDAGE “Toucheur” de bœufs
Fernand, agriculteur au village des Brosses à Saint-Vincent-Puymaufrais, a cessé son activité le 1er novembre 1989. C’est une page qui se tournait pour cet éleveur qui avait la passion des animaux et des attelages de bœufs. Il était l’un des derniers toucheurs de bœufs de la région. Fernand est maintenant rentré dans l’histoire. Nous rappelons un peu la vie de ce paysan traditionnel qui a marqué la population locale. Fernand Bordage est né le 3 février 1932 à Villeneuve de Bournezeau. Son frère jumeau s’appelle René. Sa sœur Yvette est née en 1933.
Fernand Bordage vers 1955
Ses parents : Églantine Rattier née en 1911, Fernand Bordage né en 1907, ont vécu, à l’époque après leur mariage en 1931, à Villeneuve, avant de s’installer dans une ferme à la Boule, puis en 1939, à la ferme des Brosses de Saint-Vincent-Puymaufrais
Lieu historique : Les Brosses
La ferme est au cœur d’une région connue et célèbre du temps des Guerres de Vendée, comme le décrit avec beaucoup de chaleur Henri de Villedieu de la Réorthe, une région qui était contrôlée au début de l’insurrection de 1793 par Gaspard de Béjarry et ses 400 hommes. Elle faisait partie de Saint-Vincent-Fort-du-Lay, fusionné depuis 1833 avec Saint-Vincent-Puymaufrais.
La ferme est appelée les Brosses. Maurice Bedon, l’historien chantonnaysien rappelle qu’elle a été le théâtre d’un combat à la fin des Guerres de Vendée. Le 1er ventôse de l’an IV (20 février 1796), quatre officiers vendéens étaient dans une métairie. Trahis, puis encerclés, trois réussirent à s’échapper, le quatrième combattit jusqu’à ce qu’il tombe de quinze balles. La ferme des Brosses, vendue comme bien national, a été rachetée par la même famille Béjarry qui en avait été dépossédée le 7 février 1799.
Lieu-dit Les Brosses en 2013
Comme autrefois, la polyculture
Ce petit coin de la Vendée profonde et pittoresque va perdre de son charme et de son originalité avec le départ de cette famille d’agriculteurs “à l’ancienne mode” au sens noble de l’expression.
Églantine et son mari Fernand se sont donc installés en 1939, avec leurs trois enfants, à la ferme des Brosses. Comme tous les enfants des villages, Fernand, René et Yvette allaient à l’école à pied, tout d’abord à la Réorthe, puis à l’école de l’Augoire. René et Yvette ont quitté le domicile familial à leur mariage. Églantine devint veuve en 1968. Elle resta donc avec son fils Fernand, célibataire.
Patrick Guigné, petit-fils d’Églantine et neveu de Fernand, a travaillé à la ferme de 1981 à 1989. Après son mariage, il a quitté Les Brosses, pour aller travailler à la Gaubretière. Dès l’âge de 9/10.ans, Patrick allait déjà aider Fernand, le mercredi, le samedi et quand il n’y avait pas d’école.
Les 4 bœufs de Fernand
attelés à la vanneuse lors d’une fête de battage.
Ils ont cultivé avec amour cette terre de 47 ha à l’exemple de leurs ainés, défiant le progrès et l’aventure. Comme autrefois, ils ont fait de la polyculture : betterave, blé, chou, maïs, foin, luzerne, un peu de tout et de l’élevage de charolais. En 1988 il y avait soixante-dix têtes de bétail. Ils avaient également des chevaux : deux juments poulinières et un poulain.
Églantine Bordage élevait cochons, poulets, lapins, comme au bon vieux temps. Leur principe : vivre tranquille, sans emprunt, achetant quand l’argent était là.
Pour leur retraite, Fernand et sa mère avaient, depuis quelques années déjà, acheté, entretenu et amélioré une maison à Bournezeau.

Deux bœufs de Fernand
attelés sur un tonneau un jour de fête
Dresser les bœufs
Fernand Bordage avec deux bœufs
aux Brosses en mai 1988.
Il n’y a pas de durée fixe pour dresser les bœufs. Certains, après trois sorties sous le joug, marchent très bien… D’autres, au bout d’un an, seront aussi bêtes que la première fois Il est nécessaire de lier d’abord un jeune bœuf avec un vieil habitué au joug. C’est comme un gosse pour l’apprendre à marcher, on le tient par la main.Après un temps d’apprentissage, plus ou moins long, on lie les jeunes ensemble et on les attache à un arbre.
Il faut les surveiller, et ils connaissent leur homme. Un jour, pendant que je coupais des choux, mon neveu a voulu détacher les bœufs. Ils sont partis comme des fous en courant, ont sauté les clôtures, se sont arrêtés à un buisson de houx après bien des dégâts
Une autre fois, un jeune homme a voulu voir, par dessus la haie, mes bœufs attelés à une charrette. Ils ont pris peur, ils sont très peureux, ils se sont emballés en traînant la charrette. Quelle course épouvantable, je criais : tot é perdu, tot é perdu ».Fernand, après avoir traversé les champs en courant, a réussi, après plusieurs kilomètres, à se trouver devant pour les arrêter.
Tous les ans Fernand vendait deux bœufs gras et en dressait deux autres pour assurer la relève .
Fernand conduit ses quatre bœufs et sa jument pour tirer la vanneuse un jour de battage.
Toucher les bœufs
Conduire des bœufs est un art :
« Avec certains “boués”, des bœufs démarrent et marchent au commandement. Avec d’autres ils ne bougent pas. Faut savoir leur parler. Souvent, je leur parle, pour eux je chante. Ils connaissent leur maître, sa voix, son odeur. Faut de la douceur, de la patience ».Il y a une manière de les piquer, avec la pointe au bout de l’aiguillon : « Si vous appuyez ferme, vous crevez la peau. Faut avoir du doigté. Moi, je n’ai jamais fait saigner mes bœufs ».et Fernand conclut avec un brin de nostalgie « Dans les fermes, l’amour des bêtes c’est fini. Aujourd’hui on préfère entendre “péter” les tracteurs. »
Des bœufs pour le travail et pour la fête :
Pour ses bœufs, Fernand avait de l’admiration et de l’affection. Il en parlait avec de l’émotion dans la voix. À eux, il a parlé, chanté.
«À cinq ans, j’ai commencé à garder les vaches du matin au soir »nous dit Fernand, « en partant vers 10 heures, rentrant le soir vers 6 heures, quant on venait me chercher. C’était dur »
Le père et le fils Bordage au labour
A 7 ans, il “touchait” (conduisait) déjà les bœufs, On disait que j’étais un bon boué » (bouvier)
Il a toujours conservé des bœufs. Non pas qu’il fut réfractaire au progrès mécanique : depuis 1956, il possédait un solide tracteur. Mais les bœufs étaient pour lui de précieux compagnons,l’hiver, pour charroyer choux et betteraves, et l’été, depuis 15 ans, pour aller aux fêtes »
De cette participation aux fêtes, il en parle avec enthousiasme. Dans tout l’ouest, chaque été pendant trois mois, il conduisait son attelage de six bœufs précédés de sa jument, pour déplacer la machine à battre sous les applaudissements des foules, ou pour labourer.
Il est allé dans les Deux-Sèvres, le Finistère, les Côtes-du-Nord, le Maine-et-Loire, un calendrier très chargé l’accaparant tous les dimanches. Sa dernière sortie c’était le 3 septembre 1989,près d’Angers.« C’étaient de grosses journées. Dès que les bêtes descendaient du camion, je les lavais…Car, quand elles sont sales, ça ne présente pas ».
Toute sa vie, Fernand a élevé aussi des juments. Les dernières, c’étaient “Paulette” une forte jument poulinière de 8 ans, mélange de race percheronne et bretonne, et “Rainette>”, une jeune pouliche.« En 1940, puis pendant toute l’occupation, mon père a fait saillir sa jument pour éviter la réquisition par les Allemands. Depuis, j’ai toujours eu des poulains. »>A la fin de son activité, deux bœufs “Bas Blanc, Roquet” sont partis à Bordeaux pour la viande. Les deux autres paires, “Viens-tu, Trinquet”et “Capricieux, Charlatan” ont été vendues à Denis Bonnin de la Chaize-le-Vicomte, un collègue voisin qui assurait aussi des fêtes de labours
Le départ des Brosses
C’est après 50 ans de labeur fécond et généreux, que Fernand et sa mère ont quitté la ferme des Brosses pour raison de santé, cette ferme. à laquelle ils étaient très attachés, comme à leur propre bien, appartenant à Michel de Béjarry. Églantine avait 78 ans, Fernand 57 ans. Pour Fernand, ce fut un déchirement : La ferme n’était-elle pas toute son histoire d’homme ? Les terres ont été attribuées à une exploitation voisine : aux frères Perrocheau de la Fouquetterie.
Fernand et Églantine s’installèrent donc dans leur maison, rue de la Végo à Bournezeau., ils méritaient bien leur retraite. Églantine est décédée le 10 janvier 1994, Fernand s’est marié en mai 1995 avec Marie-Thérèse Péaud. Il est décédé le 5 avril 2001.
Grange et écuries des Brosses en 2013
Églantine et Fernand étaient connus dans nos communes. C’étaient des personnages, qui ont marqué les habitants de la commune et dont les noms resteront à jamais gravés dans la mémoire de leurs proches.
Louisette Lemoullec
Propos recueillis dans le journal “Vendée Matin” du 18 octobre 1989.
et dans la revue de Radio Alouette “La fin de la Rabinaïe”
Témoignages : Yvette Guigné/Bordage, Patrick Guigné
Claire Declide, MOUTON (16)
Claire Declide, céréalière bio en Charentes, nous communique un texte sur son expérience et ses projets de jeune bouvière. Nous la remercions vivement pour sa contribution.
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Céréalière en Charente, je suis accompagnée par Léon, un Vosgien de deux ans et demi, depuis le mois de Mai 2019. Il vient de l’élevage de Monsieur Philippe Kuhllmann et a été débourré (en solo par l’arrière) par Manu et Émile Fleurentdidier en Avril 2019.
Je viens de la traction équine, que je pratique en «loisir» au sein de l’association des Traits Charentais depuis 2016, date d’achat de ma jument de trait, Ella.
J’ai suivi quelques formations en traction équine (BPREA, Haras Nationaux) avant de connaître les bœufs en Septembre 2018.
Je rencontre une paire de bœufs chez Manu et Émile à Moulismes dans la Vienne et découvre ainsi le travail des bovins. Je suis tout de suite très séduite: ils ont des gabarits plus petits qu’un cheval de trait, ils sont plus rustiques, ils passent partout, sont braves dans le travail et d’une excellente compagnie (calmes et affectueux). Naturellement, ils m’ont paru plus accessibles que le cheval: une santé moins délicate, une facilité d’entretien au quotidien, des aptitudes rapides au travail malgré leur jeune âge.
C’était un peu «fou» de ma part de vouloir un bovin de travail, car j’ai très peu d’expérience de travail et surtout, je ne viens pas d’une famille qui pratiquait l’élevage (bovin ou équin d’ailleurs). J’avais donc peu de notions sur leur comportement, leur santé et leurs besoins, mais j’avais conscience, avec l’expérience de ma jument, que toute la bienveillance du monde ne valait pas de solides connaissances en élevage…
Mais bon, Léon est arrivé ici, à deux ans, entier encore et j’ai fait tout mon possible pour lui fournir un environnement adéquat. Aujourd’hui, il s’entend très bien avec Ella, et ils vivent bien ensemble.
Dès son arrivée en Mai 2019, il a tout de suite été mis au travail, je le sortais, plusieurs fois par semaine, pour lui apprendre les ordres, en ajoutant, au fur et à mesure, des outils.
Nous avons commencé par lui faire faire des traînes en débardage, un peu de débusquage, de l’entretien de haies et il connaît aussi le travail de hersage de prairies.
J’essaie, selon mes disponibilités, de le faire travailler une fois par semaine au minimum, mais ce n’est pas toujours évident. Léon voyage très bien cela dit, ce qui nous permet de nous déplacer aisément.
Les sessions les plus intéressantes, doivent durer plusieurs jours pour mettre en place des automatismes, tant pour lui que pour moi.
J’ai découvert que Léon était aussi un très bon compagnon de marche. Avec le mauvais temps que nous avons connu ces derniers mois, impossible de faire des travaux agricoles dans de bonnes conditions, alors j’ai décidé que nous irions marcher afin d’essayer le bât. Je n’ai pas de bât ici mais j’ai essayé de lui mettre de petites charges sur le dos pour qu’il s’y habitue et cela n’a jamais posé problème. Je me suis aussi amusée à lui monter dessus, ce qu’il a très vite accepté aussi.
Castré en décembre 2019, il a passé un mois sans travailler. Depuis janvier, nous arrivons à programmer du travail, notamment du débardage, qui est, selon moi, l’une des activités agricoles les moins répétitives.
J’espère pouvoir le mettre au labour ainsi qu’à l’attelage cette année. A terme, j’aimerais pouvoir travailler notre (petite) vigne, pouvoir nettoyer mes haies et mes arbres sur la ferme avec lui, et aussi avoir un minimum de production en pommes de terre, maïs, haricots blancs que nous pourrions entretenir ensemble.
J’aimerai avoir le plaisir futur d’échanger avec vous, les autres bouviers, tant sur le travail que sur la joie de passer du temps avec nos compagnons.
Claire.














































