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Rencontres de bouviers 2016, La traction bovine au XXI ième siècle, écomusée d’Alsace, ungersheim (68) les 5, 6, 7 et 8 mai 2016 par Michel Nioulou

Les 5, 6, 7 et 8 Mai 2016, se sont déroulées les onzièmes rencontres de bouviers à l’écomusée d’Ungersheim (68). C’est Philippe Kuhlmann, éleveur et dresseur de bovins à Soultzeren, en collaboration avec l’écomusée, qui fédère ces rencontres.

Ce sont vingt-cinq personnes venues de toute la France et même de Suisse cette année qui, pendant ces journées, ont échangé sur leur pratique de l’attelage bovin, l’avenir, la formation, la transmission et les techniques.

Tous les profils étaient représentés : paysans éleveurs/dresseurs, maraîchers, prestataires de services en traction animale, utilisateurs particuliers, formateurs, chercheurs, jougtiers, blogueur (ABA), sympathisants, bouvier au Puy-du-Fou, bouviers et représentants de l’écomusée d’Alsace.

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Toutes photos Véronique Nioulou

La plupart des participants étaient plutôt présents les vendredi et samedi.

Une partie des rencontres a été consacrée à la discussion en salle, faisant suite aux rencontres informelles réalisées à l’occasion du dernier Salon de l’Agriculture de Paris.

Tout d’abord, chacun a présenté sa région, son parcours, sa pratique. Ensuite le groupe est rentré dans le vif du sujet.

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11ème rencontre des bouviers

Photo J. Durand et C. Arbeit

11ème rencontre des bouviers

Photo J. Durand et C. Arbeit

De grands thèmes se sont dégagés des débats :

L’émergence d’une association des « Bouviers de France et d’ailleurs » sous l’impulsion d’Emmanuel Fleurentdidier. La discussion a permis d’avoir de nouveaux avis des gens présents et s’est orientée vers l’utilité, la nécessité et les buts de la future association.

Le volet information sur la législation en vigueur par rapport aux animaux (déplacement, aspects sanitaires) sera, entre autres, un des rôles de l’association.

La trame d’un bureau a été annoncé et reste bien sûr modifiable tant que le siège social n’a pas été défini et qu’en conséquence, les statuts n’ont pas été déposés.

La définition du siège social a fait débat avec des avis qui balançaient entre des structures institutionnelles de l’élevage et un lieu plus en adéquation avec les valeurs des participants particulièrement enclins à la défense des races anciennes plus aptes au travail.

Aux yeux de beaucoup, ces institutions présentent une contradiction éthique par rapport aux races à faibles effectifs souvent utilisées en traction bovine et le peu d’intérêt que ces structures leur portent, le tout appuyé par les buts de rentabilité, de productivisme qu’elles développent, en contradiction et au détriment du travail et de ce que défendent la plupart des acteurs de la traction bovine et animale en général.

La formation fut également au cœur des débats.

Chacun constate une demande régulière de formation en traction animale et particulièrement en traction bovine. Il ressort que le stage d’initiation à la formation bovine mis en place chaque année au CFPPA du Lycée Agricole public de Montmorillon  est un atout très important qui permet un premier contact avec ce type d’attelage. Mais il apparaît qu’une semaine de formation/initiation reste insuffisante. On ne devient pas bouvier en une semaine et seule une pratique de longue durée sur le terrain avec des meneurs expérimentés permet d’améliorer, de perfectionner, la formation des néo-bouviers.

Chacun de son côté se débrouille pour orienter les apprentis vers des bouviers confirmés. Le blog « Attelages bovins d’Aujourd’hui » y participe en partie. Il devient donc nécessaire de répertorier dans un annuaire, les personnes aptes à recevoir chez eux des bouviers en devenir. L’association pourrait être le support de ce travail.

L’idée d’un centre de formation privé a été évoquée avec le financement du genre DIF (droit individuel à la formation).

Les témoignages d’utilisateurs professionnels comme Philippe Kuhlmann, Jo Durand et Christine Arbeit, Laurent Janaudy, Joël Blanc, ont permis de découvrir des parcours, des expériences et les problématiques de l’utilisation de la traction bovine au quotidien.

Laurent Martin, bouvier bénévole au Puy-Du-Fou en Vendée, a présenté l’Académie des Bouviers créée pour former les nouveaux bouviers du parc.

Cozette Griffin-Kremer a évoqué le travail autour de l’attelage bovin en Allemagne, en Australie et en Angleterre, l’intérêt des structures comme les écomusées à participer au maintien et à la redécouverte du grand public de ces pratiques. 

Nicole Bochet a abordé le thème du bien-être animal qui a rapidement dérivé sur les lois mises en place qui ne favorisent pas nécessairement le milieu des dresseurs et bouviers comme par exemple interdiction des animaux attachés à l’hivernage. 

André Kammerer a, quant à lui, en décrivant son parcours de bouvier « de loisir », mis en lumière le lien social créé par l’animal. Son témoignage sincère sur son expérience de la relation qui s’établit entre des enfants en souffrance et son boeuf de travail était réellement touchant.

Il a été souligné aussi qu’aucun profil de bouvier n’est rejeté, qu’il soit professionnel ou amateur. Toute pratique qui, d’une manière ou d’une autre peut contribuer à ce que perdurent des savoir-faire est sans aucun doute utile pour l’avenir. Elle doit être respectée et encouragée.

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Les participants ont également mis en avant l’intérêt de la recherche sur le matériel et des améliorations qui peuvent y être apportées. Elles sont faites par les quelques fabricants de matériels de travail, par les utilisateurs eux-mêmes qui les adaptent au mieux selon leurs besoins. La recherche sur les jougs composites menée par L’insic à Saint-Dié-des-Vosges a été abordée et a soulevé quelques débats au sujet du résultat même et de l’emploi de matériaux synthétiques qui ne paraît pas s’inscrire dans une démarche durable, en contradiction avec celle des bouviers. Cependant, ce genre de recherche, même si elle n’est pas complètement aboutie, mérite d’être soulignée. On peut signaler aussi les jougs en bois contre-collés que j’ai personnellement mis en oeuvre pour éviter les problèmes de fentes post-construction et qui ont également soulevé le même genre de problématique.

A la demande des initiateurs de la future association, le site « Attelages bovins d’Aujourd’hui  » servira d’interface internet pour la mise en ligne des activités, infos et documents (le site est ouvert à toutes structures ou particuliers dont l’activité est l’attelage bovin).  

Chacun pourra donc prochainement retrouver plus d’infos concernant l’association au sein du site ABA.

A ce sujet, le site que chacun s’est accordé à définir comme incontournable aujourd’hui (mais je tiens à titre de réalisateur du blog à vous remercier tous, mais aussi à tempérer et rester humble devant tant d’intérêts portés) devient pour moi, qui le gère seul et bénévolement, un travail à part entière. Malgré cela, j’ai aussi une profession !! J’ai souligné que, devant la quantité de travail pour la réalisation des articles, les contacts avec les acteurs, les relances pour avoir des infos, de la matière, le traitement des photos, des vidéos, la mise en ligne, la tenue du carnet d’adresses, la gestion des annonces, les réponses aux nombreux courriers, les réponses aux appels téléphoniques, j’avais du mal à continuer d’assurer de manière suivie la tenue à jour du blog.

Une proposition de mettre en place des relais régionaux a été faite pour au moins réaliser le travail de collecte des informations. Mais la chose est compliquée, les gens impliqués dans ce milieu étant déjà fort occupés. La tenue du blog nécessite également une unité et une neutralité la plus objective possible, la solution est complexe.

J’ai aussi insisté sur le volet communication, réalisation d’articles pour la presse spécialisée, la réalisation d’un film sur les bouviers du XXI ème siècle. Il est aussi nécessaire de faire connaître cette pratique méconnue de tous et de la sortir de l’image « folklorique » que beaucoup, pour le peu qu’ils s’y intéressent, pourraient avoir aujourd’hui. 

Mais là aussi, il faut beaucoup de temps. J’ai personnellement lancé plusieurs pistes au gré des contacts sur le site avec des photographes, cinéastes, réalisateurs, producteurs, télévisions et maisons d’éditions. Mais le sujet n’est pas porteur pour qui ne connaît pas la richesse des choses à aller collecter. 

Il y aurait pourtant des parcours de vie forts enrichissants à découvrir.

 

Le reste du temps a été consacré aux démonstrations et pratiques en extérieur avec du matériel et les animaux.

Philippe Kuhlmann avait descendu de sa ferme deux paires de bœufs: une paire de jeunes Vosgiens et une paire de bœufs Ferrandais plus âgés.

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Plusieurs fois au cours de ces deux jours du vendredi et samedi, Philippe a présenté « le ramé », un matériel de levage qu’il a créé voici 2 ans et qu’il améliore au fil du temps.

Il permet de déplacer des balles rondes et des palettes, de charger du fumier et l’utilisation en fagoteuse.

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Il est aussi apte à servir d’avant-train de débardage avec l’avantage d’avoir un ancrage au timon pivotant qui permet aussi d’utiliser les bœufs en poussant le matériel, et de manœuvrer plus facilement dans des endroits restreints en place. 

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Comme lors des dernières présentations, chacun commente et apporte son avis technique, d’autres pistes, d’améliorations possibles. Phillipe depuis 2014 a d’ailleurs modifié le « Ramé » en y apportant un timon qui passe au dessus des boeufs et dont l’angle avec le bâti est réglable par un système de « vérin crénelé » faisant crémaillère manoeuvrable depuis l’avant, à la tête des boeufs. Ceci permet de modifier facilement l’angle d’attaque des dents de chargement sans avoir à intervenir en se déplaçant au niveau du bâti. Pour utiliser ce système, il lui a fallu freiner l’essieu. La commande de blocage des roues est également commandée depuis l’avant du « Ramé ».

Eric Petit avait présenté à la journée technique 2015 à Soultzeren, un modèle similaire inspiré de celui qu’il avait vu chez Philippe aux rencontres de 2014. On voit bien ici l’émulation entre utilisateurs qui cherchent les meilleures solutions et qui s’inspirent l’un l’autre.

Bien sûr, les discussions ont aussi amené à parler du dressage, du rapport à l’animal, des méthodes de menages et de bien d’autres sujets engendrés par les situations rencontrées sur le terrain.

A l’occasion de la « parade des attelages » de l’écomusée sur la place des charpentiers, Philippe a présenté au grand public l’attelage bovin d’hier, d’aujourd’hui et de demain, en s’efforçant de bien expliquer que la pratique d’aujourd’hui n’est pas que festive ou démonstrative comme dans les écomusées ou les fêtes locales, mais bien utilisée au quotidien pour le travail.

Emmanuel Fleurentdidier avait apporté un matériel de travail du sol modulable et léger issu d’un outil traditionnel espagnol, « la Forcat » utilisé en maraîchage en traction hippomobile.

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Des séances de labour et de buttages ont été réalisées avec un des boeufs de l’écomusée attelé à cet outil au collier et mené par différents bouviers. Elles se sont avérées fort concluantes devant la simplicité, l’efficacité et la maniabilité de l’engin dues à sa faible longueur.

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Une dernière petite réunion de synthèse en fin d’après-midi de samedi a permis de clôturer deux jours de rencontres intenses sur des avancées et des conclusions plutôt positives concernant aussi bien la future association que sur l’intérêt de se rencontrer et de partager ses expériences.

Si les échanges en salle ont été fournis, ont permis d’y voir plus clair sur les projets individuels et les projets communs, même si parfois chacun affirmait bien haut ses positions, les discussions informelles sur le terrain autour des attelages que chaque bouvier présent a utilisés au cours de ces deux jours, ont tout autant été constructives et riches.

La réunion d’utilisateurs, d’acteurs du milieu, professionnels ou amateurs qui partagent leur expériences bénéficie autant à eux-même qu’à ceux qui écoutent autour d’eux. Les discussions sont toujours techniques, qu’elles soient axées sur l’animal, le matériel, le menage, les cultures, les méthodes de travail, ou le matériel.

Il ne faut pas non plus oublier les rencontres humaines, à l’occasion desquelles se tissent chaque année des liens forts. Merci à Philippe Kuhlmann d’être la cheville ouvrière de cet événement. Merci à tous les participants venus souvent de loin, ainsi qu’à tous ceux qui se sont impliqués dans le déroulement de ces journées.

Un grand merci à l’écomusée d’Alsace et à sa direction qui sait chaque année recevoir les bouviers au sein de ses emprises avec des conditions idoines.

Ces rencontres ont été par leurs contenus fort intéressantes, mais elles ont eu aussi le grand avantage de rassembler des acteurs éparpillés sur le territoire et de créer une dynamique, une émulation qui remotive et qui fait voir l’avenir avec plus d’entrain et de sérénité.  

On attend tous l’année prochaine! 

Michel Nioulou

Vidéo de Christine Arbeit et Jo Durand:

Voici quelques photos en vrac de ces journées.

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Les galvachers du Morvan par Philippe Berte-Langereau

Une équipe de galvachers de Corcelles (Anost) mise en scène par le photographe dans les années 1925-30 (lieu non déterminé).

Philippe Berte-Langereau, grand connaisseur des attelages bovins du Morvan, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, après nous avoir fait connaître des films inédits des derniers attelages du Morvan, nous fait l’honneur de nous communiquer un texte sur les galvachers, ces Morvandiaux voituriers aux boeufs qui exportaient leur travail en dehors de leur région natale.

Nous le remercions une nouvelle fois pour son soutien et sa collaboration précieuse dans l’intérêt de tous.

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LES GALVACHERS

  1. QUI ETAIENT LES GALVACHERS ?

Le terme de « galvacher », passé au folklore du Morvan par le biais du « Chant des Galvachers » qui est un hymne du Morvan, désigne des charretiers de bœufs qui partaient avec leurs bêtes et leur matériel débarder les grumes, transporter des pierres ou des étais de mine etc… dans des régions éloignées de la leur de parfois 2 à 300 kilomètres, voire davantage. On les a souvent désignés également sous le terme de « voituriers », terme qui figure dans les actes ou les documents officiels que l’on peut retrouver en archives.

Cette migration était saisonnière (du printemps à l’entrée de l’hiver), temporaire (plusieurs années avec retour au pays) ou définitive avec l’installation dans une nouvelle région où la famille morvandelle faisait souche.

A quelle époque ont pu commencer ces mouvements migratoires ? Au stade des recherches actuelles, rien ne peut permettre de donner des informations précises. Le plus ancien document que j’ai pu consulter pour l’instant date du 24 mai 1764 qui mentionne une mésaventure survenue à Dixmont en forêt d’Othe (Yonne) à Jean Trinquet et Lazare Rouleau, « voituriers boeutiers » de Montignon (Arleuf). Mais il est évidemment probable que les mouvements de charrois se pratiquaient depuis longtemps déjà.

Quoi qu’il en soit, ce phénomène a concerné l’ensemble du massif morvandiau, de l’Avallonnais où il persista jusqu’après la guerre de 1914 jusqu’au sud du Morvan, à Saint-Prix notamment, au pied du Mont Beuvray et du Haut-Folin.

Ce furent des centaines d’hommes, patrons et commis, parfois accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, qui partirent pour les forêts de l’Allier (Tronçais), de l’Yonne, du Cher, de la Nièvre et, plus loin, de l’Aube (Othe et Orient), de la Marne, de la Haute-Marne, des Vosges, de la Côte-d’Or et plus loin encore, jusqu’en Normandie. Les déplacements se faisaient ordinairement à pied sur une distance moyenne de 25 kilomètres par jour mais, avec l’apparition du chemin de fer, on transporta souvent aussi le matériel et les bœufs en wagon selon les endroits où l’on se rendait.

Ces travailleurs venaient d’Avallon (les Granges, Chassigny, Cousin-le-Pont, Magny), des cantons de Lormes, de Corbigny (Cervon, Gâcogne, Mhère), de Montsauche, de Château-Chinon, de Lucenay-l’Evêque, de Quarré-les-Tombes, etc…et les derniers à partir furent ceux d’Athez et de Corcelles (Anost) qui persistèrent jusque dans les année 1930 pour capituler devant la concurrence des camions et engins de débardage.


A Argenvières dans le Cher, le halage d’un tronc de peuplier dans une zone humide des bords de Loire. (1928)

Et tous ces déplacements, ces bouleversements familiaux, toute cette vie rythmée suivant les mois, que rapportaient-ils ?

Si l’on en juge par les enfants et les petits-enfants de ces familles, on a gagné de l’argent ; en tout cas, infiniment plus qu’en demeurant au village. Aujourd’hui, les photos, les témoignages, les maisons, les propriétés sont là pour l’attester. Certes, on n’a pas fait fortune mais on a pu se permettre des dépenses et la réalisation de projets qui n’auraient jamais été possibles sans cet apport d’argent.

 

  1. CE QU’EN ONT DIT LES AUTEURS DE L’EPOQUE.

Curieusement, ce phénomène migratoire a été assez peu évoqué par les auteurs et notamment ceux du 19ème siècle qui l’ont pourtant côtoyé. Quelques textes, cependant, nous donnent des détails et des chiffres qui permettent de corroborer les collectages qui ont été menés auprès des enfants ou petits-enfants de ces galvachers.

En 1853, Dupin écrit dans son livre « Le Morvan » :

«  Les galvachers, c’est ainsi qu’on appelait les bouviers du Morvan qui s’en allaient au loin faire des charrois dans les forêts mieux exploitées que les leurs. Il y a presque trente ans, on voyait encore passer, avec une curiosité impressionnante, ces lourds chariots traînés par de grands bœufs blancs aux cornes longues et écartées. Ils emmenaient le foin nécessaire à la subsistance des animaux et pour eux le salou (saloir) abondamment pourvu.

Au début du 19ème siècle, toutes nos communes comptaient encore de nombreuses paires de bœufs pour galvacher : Montsauche, 35 paires ; Moux, 54 ; Alligny, 19 ; Saint-Brisson, 104 paires. Les derniers survivants venaient de Cussy et d’Anost. Ils se dirigeaient vers la Bourgogne en répétant, à la cadence de l’attelage, des complaintes où se croisaient toutes les sensations de leur vie. »

En 1909, Levainville écrit dans son ouvrage « Le Morvan » :

« La Picardie ou Bas-Pays, pour l’habitant du haut-Pays, commence là où finit le Morvan : Auxerre, Troyes, Laon, Melun, les environs de Paris, comme la Picardie elle-même, sont la Picardie. Ce mot Picardie usité dans tout le pays est une des conséquences de la visite annuelle des marchands de Paris qui viennent en Morvan acheter de gros bœufs charretiers à destination du pays des betteraves et qui profitent de la louée du 1er mars pour y retenir quelques domestiques.

La profession de boeutier est le dernier souvenir de la profession de galvacher autrefois si répandue et qui ne subsiste plus qu’au pays d’Anost.

Les pièces d’archives du commencement du 19ème siècle montrent qu’il existait dans l’arrondissement de Château-Chinon environ 90 individus qui allaient annuellement travailler hors du département avec une voiture et des bœufs. 80 d’entre eux entreprenaient des transports, notamment de bois de chauffage, pour l’approvisionnement de Paris. Ils s’absentaient 6,7,8 mois de l’année du printemps à l’automne. Ils se dirigeaient sur les ports de bois et le plus souvent à Dormans, Mussy et Crissée (Marne), Montereau, Brisson, Saint-Fargeau, Saint-Sauveur (Yonne), Saint-Germain-des-Bois, Dijon (Côte-d’Or), Autun (Saône-et-Loire), Bourbon-l’Archambault (Allier), Châtillon/Loire (Loiret). Chacun d’eux pouvait rapporter dans une campagne environ 400 francs, tous frais payés . […]

Actuellement, le développement des voies ferrées a considérablement diminué et modifié le métier de galvacher. Cependant, ils existent encore à Anost et Gien/Cure. Ils partent tous les ans en mars et reviennent en novembre. Généralement, ce sont les employés d’un propriétaire de bétail qui fait cette exploitation en grand : un seul possède plus de 50 paires de bœufs. Les attelages sont envoyés au loin, dans un pays où l’élevage n’est guère prospère, jusque sur le Plateau de Langres ou en Lorraine. Ils entreprenaient les transports et les travaux des champs. Une paire de bœufs s’y loue 12 ou 15 francs par jour. Très habiles, très économes, les conducteurs, quand ils doivent rester sur place, louent un pré et y installent leurs bêtes à la rentrée du travail. Très solides, ils vivent rudement. Ils ne se payent une ribote qu’au retour. La commune de Vandenesse a la spécialité de ces agapes. Autant que possible, les bœufs sont vendus dans le voyage et d’autant plus cher qu’ils sont dans un pays où ils font défaut. Ceux qui reviennent au pays sont liquidés en décembre à la foire d’Anost où les emboucheurs viennent les chercher pour les engraisser dans le Bazois. Le bénéfice net d’un attelage de galvacher peut atteindre des prix élevés : plus de 800 francs.

Pour la région de Quarré-les-Tombes, voici ce que disait l’abbé Henry en 1874 :

« On compte quatre classes d’émigrants : les galvachers, les manouvriers, les jeunes gens et les nourrices. Les premiers, appelés aussi charretiers, exercent cette profession depuis plusieurs siècles. Ils vont dans les départements voisins, dans un rayon de trente à quarante lieues, comme aux environs de Nevers, d’Auxerre, de Joigny, de Montereau, de Reims, des Riceys. Ils s’occupent uniquement de l’exportation des bois dans les ventes. Ils passent pour maraudeurs, laissant aller pendant la nuit leurs bœufs dans les prairies prohibées et enlevant pour eux-mêmes des pommes de terre, des fruits. La commune de Saint-Brisson comptaient, en 1835, cent sept paires de bœufs occupées à ces travaux. Celle de Dun-les-Places en voit partir, chaque année, plus de cinquante et celle de Quarré, une dizaine seulement. On évalue celles qui sortent de Saint-Agnan et Marigny à vingt pour chaque commune. Cette spéculation a beaucoup perdu dans l’esprit du pays et ne tardera pas à être abandonnée parce que les routes qui sillonnent aujourd’hui les forêts permettent aux chevaux de faire un service que jusqu’alors les bœufs, par leur patience, pouvaient seuls exécuter. Le hameau de l’Huis Laurent, distant de la chapelle de Saint-Eptade et sur la commune de Dun-les-Places, envoyait encore en 1850 jusqu’à dix paires de bœufs pour ces charrois. Le service des chevaux les a tous congédiés.

En 1897, Gaston Gauthier écrivait pour la région de Decize où se rendaient les charretiers morvandiaux :

« On les voit, l’aiguillon sur l’épaule et la pipe à la bouche, suivre lentement leurs lourds chariots attelés de bœufs amaigris par la fatigue. De temps en temps, les bouviers piquent leurs animaux en les appelant par leur nom (car chacun à le sien : Chavan, Corbin, Frisé, Rassignot) et leur geste est souvent accompagné d’un juron retentissant « tounarre me breûle ! » qui fait hâter le pas de l’attelage.

Quelquefois, ils tirent avec précaution de leur poche la dernière lettre du pays qui leur donne des nouvelles de la famille et du bestiau. Après une lecture laborieuse, ils portent à leurs lèvres la feuille de papier avant de la remettre dans l’enveloppe.

Quand ces hommes laborieux arrivent dans le Decizois, ils cherchent dans le voisinage de la coupe dont ils doivent transporter les produits, une maison hospitalière où l’on consent, moyennant une faible redevance, à les coucher sur la paille et à leur préparer la soupe soir et matin. Ils louent également à proximité un pré (ils appellent cela « louer lâs harbes ») où les animaux paîtront et se reposeront pendant la nuit. Celle-ci est courte d’ailleurs, car les bouviers rentrent souvent fort tard et partent de grand matin.

En effet, levés dès l’aube, ils mangent hâtivement la soupe, mettent du pain dans leur sac ou dans leur poche et vont au pré chercher les bœufs pour les courber sous le joug. Alors, les chariots rangés la veille sur les banquettes des routes, partent en tous sens : les uns, chargés, sont dirigés vers Decize, tandis que les autres, vides, prennent le chemin des bois. Le travail achevé, les animaux mangent et soufflent un peu pendant que les conducteurs prennent sur le chariot même ou à son ombre leur frugal repas de midi : pain et fromage arrosés d’eau, rarement d’un verre de vin.

Bois d’équarrissage, charbonnette, moulée, charbons, perches et étais de mine sont voiturés ainsi par les bouviers morvandeaux dont les chariots se croisent sans cesse sur les routes et les chemins qui relient Decize aux coupes exploitées à plusieurs lieues à la ronde. »

Enfin, Jean Simon, instituteur et maire de Lavaut-de-Frétoy, écrivait en 1883 dans ses « Statistiques de Lavaut-de-Frétoy » :

« Bien peu y font fortune ; beaucoup même y ont mangé leur petite aisance et auraient mieux fait de rester cultiver leurs terres. Mais une fois endurcis à ce métier, les charretiers n’ont plus de goût à la culture. Il n’est pas difficile d’être galvacher, il suffit d’acheter deux ou trois paires de bœufs à crédit, de faire construire un ou deux chariots et d’aller entreprendre de l’ouvrage. A la Saint-Martin, on revend les bœufs avec deux ou trois cents francs de perte par paire ; il faut aussi payer pâture, foin, charron, maréchal, boulanger et si le charretier a quelques centaines de francs de bénéfice, il s’estime très heureux. »

 

3) POURQUOI SONT-ILS PARTIS ?

Cette migration semble ancienne mais il n’est actuellement pas possible d’en situer l’origine avec certitude. Néanmoins, quelques documents écrits peuvent livrer, ici et là, des pistes qui permettent d’avancer. Ainsi ai-je pu retrouver aux archives départementales d’Auxerre (supplément 1erB) un document datant du 24 mai 1764 qui mentionne une mésaventure survenue à Dixmont en forêt d’Othe dans l’Yonne, à Jean Trinquet et Lazare Rouleau, « voituriers boeutiers » de Montignon (Arleuf). Mais il est évidemment certain que les mouvements de charrois se pratiquaient depuis longtemps déjà. Ainsi, M. et Mme Fournier ont-ils effectué des recherches généalogiques sur leur famille originaire des Fourniers, des Guichards et de Bousson-le-Haut (Quarré-les-Tombes). Simon Fournier (1777-1846) est cité comme « voiturier à Bousson-le-Haut. Son fils François, né en 1823, quitte le Morvan pour les Riceys-Bas (Aube) et son petit-fils, né en 1858, est également voiturier au Riceys.

Etienne Bon, né en 1800 à Saint-Brisson, quitte ce village en 1847 pour Vauciennes dans la Marne.

Jean Barat, dit « L’Homme de Fer », de Saint-Brisson meurt en 1856 après avoir longtemps entrepris des transports de bois sur Epernay (Marne). Jean Malcoiffe, né le 30 janvier 1842 à Bussières (Ouroux-en-Morvan) s’installe à Dizy près d’Epernay dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Léonard Jeanguyot, né le 10 mars 1812 à Mhère, quitte, semble-t-il, le Morvan la première fois en 1853 pour décéder dans la Marne à Saint-Martin-d’Ablois en 1860, alors en activité de charroi.

Si ces hommes, dans une première étape et ces familles, ensuite, pour quelques-uns, ont quitté le Morvan, c’est que, d’une part, la population y devenait trop nombreuse pour nourrir des familles conséquentes et que, d’autre part, certains ont éprouvé le besoin de tenter l’aventure pour une vie meilleure et qu’enfin, on a voulu améliorer l’ordinaire, agrandir un patrimoine foncier, faire ou refaire une maison et des bâtiments.

Les préoccupations ont été identiques pour les nourrices. Mais alors que les femmes étaient liées au pays par leur enfant, les jeunes commis charretiers ou un entrepreneur célibataire n’ont pas hésité à tout quitter pour s’installer ailleurs et y faire souche.

D’autres, ayant laissé leur famille dans le Morvan ont adopté la migration temporaire sur plusieurs années de façon à atteindre un but qu’ils s’étaient fixé : l’achat de terres, la construction d’une maison. En effet, au 19ème siècle, les paysans qui avaient dépendu pendant des siècles d’un seigneur pas toujours accommodant, aspirent à la propriété et à l’indépendance. Ceci est très vrai pour le Morvandiau qui règne sur deux ou trois hectares en disant : « I en seus libre et indépendant ».

Or, on sait bien que ce n’est pas en demeurant au hameau où la main-d’oeuvre est déjà pléthorique qu’on va « gagner des sous ». Il faut donc plier bagages ; mais ce n’est pas donné à tout le monde et tous les Morvandiaux n’ont pas eu cet esprit d’aventure.

Ce sont les plus hardis qui lèvent l’ancre, attirés par des gains beaucoup plus élevés ailleurs que dans le Morvan, comme l’expliquait M. Gautrain de Bussy (Anost).

Et puis, en ce milieu du 19ème siècle, il y a la « révolution industrielle » et ce n’est pas rien ! Les mines de charbon sont de véritables fourmilières dans lesquelles s’engouffrent des millions de « bois de mines » ou étais chargés de consolider les dizaines de kilomètres da galeries souterraines ; la ville de Paris, sous l’impulsion du baron Hausmann, préfet de 1853 à 1870, devient un gigantesque chantier qui remodèle toute la ville qui n’avait guère évolué depuis le Moyen Age avec son labyrinthe de ruelles étroites. La banlieue, elle, commence à bourgeonner et à dépasser les « fortifs » ; les chemins de fer lancent leurs lignes comme des toiles d’araignées à partir des immenses gares parisiennes ; les travaux des canaux s’achèvent progressivement, commencés au 18ème siècle, sous Henri IV même.

Ainsi, ce sont des millions de m3 de pierre qu’il faut, de charpentes, d’étais, de chevrons, de traverses ou « bois carrés ». La moitié nord de la France et notamment l’est, est un immense chantier dont les forêts (Reims, Orient, Othe, Châtillonnais etc…) font les frais. Il faut des ouvriers pour exploiter ces bois, ces mines, ces carrières ; il en faut pour les transports. Et il s’avère que les Morvandiaux sont là qui proposent leurs services : des hommes vaillants, déterminés, habitués à la dure, sachant diriger des bêtes dressées au doigt et à l’oeil, peu exigeants, habitués à des salaires bas ou inexistants et venus là pour travailler à des taux un peu plus élevés que dans leurs montagnes.

Les entrepreneurs de coupes, les marchands de bois, les exploitants de carrières ne s’y sont pas trompés et ont trouvé là des ouvriers compétents et fiables, peu regardants à la tâche, encouragés qu’ils étaient par des gains qu’ils n’auraient jamais espérés dans leurs villages.

Les « galvachers ou voituriers » venus du Morvan ont donc contribué à cette gigantesque entreprise que fut la « révolution industrielle ». Loin d’être d’archaïques bouviers comme certains les ont montrés notamment par le biais de la photo, ils ont su au contraire, s’adapter avec un matériel simple mais efficace et robuste, des animaux lents mais fiables et l’inébranlable volonté de vivre mieux par leur travail.

Une équipe de trois hommes de Corcelles (Anost) en 1928.

  1. OU SONT-ILS PARTIS ?

Ces travailleurs sont allés charrier dans des régions bien éloignées de la leur sur des coupes et des chantiers importants qui les ont occupés souvent plusieurs années au même endroit. Ainsi, des contacts se sont noués et une confiance réciproque s’est instaurée entre les bouviers et des marchands de bois ; ceux-ci, bien souvent, retenaient la même équipe d’une année sur l’autre. On savait ce qu’on aurait à faire et l’on prenait ses dispositions en conséquence. On a parfois décrit ces hommes comme des errants, bivouaquant le long des routes, un brin chapardeurs au gré des chemins et mal vus par la population locale qui les regardait de travers. Les témoignages sont cependant tout autre ; cette activité de charroi était très bien organisée et n’avait rien d’une aventure improvisée.

Claude Mariller de Bussy (Anost) de 1921 à 1929, s’est rendu tous les ans à La Machine (Nièvre) pour le compte du même entrepreneur de coupes. Il partait avec son frère, un commis et douze bœufs.

Jean-Marie Tazare de Corcelles (Anost), de 1928 à 1936, a toujours travaillé à Voulaines-les-Templiers (Côte-d’Or) pour le même marchand de bois, M. Onillon.

 Louis Duvernoy, né en 1912 à Villechaise (Glux), a travaillé à La Ferté-Loupière dans l’Yonne vers 1940 pour une campagne de débardage. Le marchand de bois s’est occupé du transport des deux bœufs aller et retour par camion.

A Bussières (Ouroux), la famille Guyollot a fait plusieurs campagnes pour le transport de la pierre meulière à Dormans, dans la Marne ; on faisait la navette avec chars et bœufs de la carrière jusqu’au port sur la Marne.

A Varin (Anost), Jean Chapelon (1855-1942) est parti avec son frère dans les années 1890 travailler à Saint-Claude (Jura) avec leurs deux bœufs pour charrier du bois. Au retour, ils prenaient des chantiers de grumes et de chaux sur plusieurs étapes. Avec l’argent gagné, entre autre, il fit recouvrir l’ancienne maison de chaume de Varin en ardoises. Il épousa le 22 décembre 1897 Jeanne Digoy dont il eut Marie et René et fit ensuite la culture.

On se connaissait et des liens se tissaient ; ainsi la famille de M. Onillon est-elle venue se réfugier à Corcelles chez les Tazare au début de la deuxième guerre.

Une fois installé sur place, on a fait venir d’autres gens du village dans un même secteur. Ces procédés se retrouvent chez les nourrices qui, par une sorte de solidarité entre gens pauvres, une fois en place et après avoir gagné la confiance de leurs patrons, pouvaient leur conseiller telle ou telle jeune mère de leur famille ou du voisinage comme nounou.

Les endroits où sont allés travailler les galvachers morvandiaux sont variés et plus ou moins éloignés du pays. On en a une première approche avec les lieux sités dans le Chant des Galvachers et qui sont finalement assez proches du Morvan, dans le Cher, l’Yonne et la Nièvre. Ainsi, l’arrière-grand-père de Mme Bernard, Mathieu Mariller de Planchot (Planchez) qui, vers 1882, est parti pendant plusieurs années à Saint-Fargeau (Yonne) où un hobereau employait des charretiers morvandiaux dans sa propriété.

Par contre, certains sont allés beaucoup plus loin : dans le nord de la Côte-d’Or et le Châtillonnais, dans l’Aube, la Marne, la Haute-Marne, le département des Vosges, le Jura, en Normandie même, à Thury-Arcourt (Calvados), dans le Nord, l’Aisne, la Lorraine, les Ardennes. Ce furent des distances de 2 à 400 kilomètres souvent ce qui était une expédition pour atteindre les coupes au pas des bœufs. En effet, les témoignages concordent fidèlement : on comptait 25 kilomètres par jour. Ainsi, les plus longs voyages duraient-ils 10 à 12 jours. Il fallait donc prévoir le foin pour les animaux car le départ au début du printemps ne permettait pas de les laisser paître dans un pré de louage pour la nuit, l’herbe n’ayant pas encore suffisamment poussé. Il fallait aussi emporter les provisions pour les hommes ainsi que les malles contenant les hardes pour plus de six mois d’absence. Tout ceci demandait une préparation et une organisation efficaces. Avec la fin du 19ème et le début du 20ème siècles, certains utilisèrent le chemin de fer en fonction de l’endroit d’où ils partaient et où ils allaient ; mais beaucoup restèrent fidèles à la route par économie, sans doute, mais aussi parce que le matériel aurait été trop encombrant dans des wagons.

Par contre, certains avaient déjà entrepris une campagne dans une région et y retournaient l’année suivante ; ainsi, ils laissaient le matériel sur place, à l’abri dans une grange pour le retrouver à leur retour. Ils chargeaient alors volontiers la bande de bœufs dans un wagon pour repartir au printemps suivant.

Parmi ces destinations, deux pôles se distinguent nettement :

  • Les forêts d’Orient et d’Othe dans l’Aube et le nord de l’Yonne (Brévonnes, Lusigny/Barse, les Riceys, La Loge-Pomblin etc…)
  • La vallée de la Marne (Dormans, Vauciennes, Le Chêne-La Reine, Epernay, Dizy, Saint-Martin-d’Ablois, Mareuil-en-Brise, etc…)

Economiquement, cela s’explique : les forêts d’Othe et d’Orient sont parmi les plus importantes du sud-est de Paris. Les scieries fixes ou volantes battaient leur plein avec notamment des parquetteries comme « La Société Champenoise » dont M. Revelin originaire de Luzy, était directeur. C’est lui qui fit monter de nombreux Morvandiaux, souvent jeunes et célibataires, pour y travailler au débardage vers 1920-25.

Dans la Marne, les activités sont variées : bois, pierre, etc… La Vallée de la Marne est alors en plein essor et Epernay devient une ville très active : le canal, la Marne navigable, les ateliers ferroviaires, le champagne qui coule à flot dans la bourgeoisie du Second Empire. C’est un bassin propice à l’emploi et de nombreux Morvandiaux s’y retrouvent définitivement ou saisonnièrement.

 

  1. LES VOYAGES.

Quitter le Morvan avant et pendant le 19ème siècle pour une population ancrée dans des villages depuis des siècles relevaient de l’aventure. Ce pays vivait toujours à un rythme ralenti, sans routes ou peu s’en faut, dans des villages archaïques et entreprendre ces déplacements avec bœufs et chariots avait un air de conquête de l’Ouest.

Et pourtant, on ne partait pas à l’aventure ; tout avait été parfaitement orchestré et organisé au préalable, on savait où on allait, les chemins étaient connus, on se donnait des adresses et, finalement, tout un réseau s’était établi petit à petit. Le patron bouvier était allé louer une maison et des prés pour y mettre les bœufs. Tout était prêt lorsque l’équipe arrivait du Morvan pour vivre là pendant plusieurs mois.

François de La Brosse, en 1995, se souvenait que « des gars d’Anost » faisaient étape vers 1920 chez son grand-père Roger au château de Vauban à Champignolles (Bazoches) ; là, ils trouvaient le gîte et le couvert et restaient quelques jours à débarder des grumes de la propriété pour les conduire à la scierie. Après quoi, ils continuaient leur route et, de petits chantiers et petits chantiers saisis sur le chemin, lucratifs et pratiques, ils arrivaient en forêt d’Othe dans l’Aube où commençaient les choses sérieuses pour 5 ou 6 mois.

André Barbier de La Chaume-aux-Renards (Marigny-l’Eglise) se souvient du « Père Férot » du Vieux-Dun (Dun-lès-Places) âgé de 99 ans en 1967 et qui racontait ses souvenirs de charretier migrant. Quand il partait pour une campagne aux Riceys (Aube) réputés pour leurs vignes, il chargeait un chariot de glui ou paille de seigle destiné à lier les sarments de vignes en guise de lien. Au retour et en paiement de cette paille, il rapportait des sacs de lentilles qu’il revendait dans le Morvan. C’était une bonne façon de rentabiliser les voyages aller et retour (110 km dans un sens). 

Bonin (Les Granges, Avallon) se rappelle que son grand-père Joseph Bonin qui dirigeait 43 bœufs et 11 commis, montait dans l’Aube et la Haute-Marne en deux équipes, dès la fin mars, « après avoir planté les pommes de terre ». Tous les ans, le trajet était le même vers l’Aube : 1ère étape, Nitry, 2ème, Lichère, 3ème, Aigremont vers Tonnerre etc… Ceci pour revenir à la fin octobre. Une année, au retour, il a entrepris le défonçage d’une vieille vigne avec ses bœufs : avec l’argent, il a acheté un pré de 2 hectares 96 près de l’actuel terrain d’aviation d’Avallon. Sur la superbe photo prise en 1912 à Soumaintrain (Yonne), son équipe et ses bœufs sont en train de tirer un énorme rouleau pour damer la route.

Claude Mariller de Bussy (Anost) allait à La Machine (Nièvre) et mettait deux jours avec étape à mi-chemin. Quand M. et Mme Gautrain de Bussy (Anost) ont quitté leur maison en 1942 pour Arnay-le-Duc, ils ont parcouru les 50 kilomètres avec bœufs et matériel et ont fait étape à Igornay.

On a dit que ces gens s’arrêtaient le long des chemins et bivouaquaient dans leur chariots. Peut-être certains l’ont-ils fait mais en général, ils s’arrêtaient dans une ferme connue ou une auberge, mettaient les bœufs au repos dans un pré et dormaient dans la grange. La diversité des situations particulières évoquées lors des collectages est loin de l’uniformité qui émane du « Chant des Galvachers ».

 

  1. LA VIE SUR PLACE.

On arrive à destination : comme on l’a vu, tout a été réglé les mois précédents. Les hommes s’installent et, parfois, la femme du patron les accompagne, les jeunes enfants également qui seront scolarisés sur place pour les quelques mois qui attendent jusqu’à l’été. Les enfants peuvent également être demeurés au pays et confiés aux grands-parents ou à d’autres membres de la famille.

Si l’on reprend un chantier inachevé l’année précédente, on reloue la même maison ou le marchand de bois s’en est occupé. Il faut en tout cas, des prés à proximité pour les bœufs. Comme l’herbe en avril ou mai n’est pas toujours assez fournie, on a besoin de foin pour faire la soudure. Ces animaux travaillaient dur et devaient disposer de fourrage pour se refaire des forces pour le lendemain.

La vie s’organise ; elle tourne essentiellement autour du chantier et du trajet de transport des bois vers une scierie ou une gare ou des pierres de la carrière vers un port fluvial. Les hommes passent peu de temps à la maison ; ils partent à la « pique du jour », cassent la croûte dans le bois avec leur gamelle et reviennent tard le soir. On est venu ici pour travailler et gagner de l’argent, c’est le seul objectif à atteindre. Seul le dimanche après-midi est consacré à quelque détente lors d’une fête de pays ou au café du village. C’est d’ailleurs là que les jeunes commis charretiers connaîtront souvent des jeunes filles du cru qui les pousseront à rester dans cette nouvelle région et à y faire souche.

Souvent donc, les femmes suivent ; elles ont pu faire la route à pied ou par le train avec les jeunes enfants. Armand Tazare des Pignots (Corcelles, Anost) se souvenait qu’il avait deux ans en 1928 quand son père a fait sa première campagne de charroi. Sa mère l’a emmené par le train. Même situation pour la mère de Mme Nazaret qui emmena ses enfants par le train pour le trajet Bligny/Ouche – Dormans (Aube) en 1919.

La femme reste tout ou partie de la campagne pour la préparation des repas et des gamelles, pour le linge et le rapiéçage des vêtements. On a souvent emporté sur le chariots des saloirs en bois plus robustes que ceux en grès et remplis de cochonailles. On vit essentiellement sur les productions de la ferme que l’on a emportées.

Elle peut également repartir au pays pendant la période des foins pour prêter main-forte à ceux qui sont demeurés sur la ferme du Morvan ; il faut en effet, rentrer le fourrage qui sera nécessaire aux bœufs que l’on gardera. Certains seront revendus après la campagne de charrois aux foires d’Autun en début d’automne ou d’Anost en décembre ou d’ailleurs également. Ces bœufs, décharnés par le travail, seront emmenés dans la région parisienne pour y être engraissés à la pulpe de betterave puis menés aux abattoirs pour le sacro-saint pot-au-feu de l’époque.

 

Une grande foire à Autun où les attelages pour débarder se vendaient ou s’achetaient.

Les enfants emmenés sont scolarisés sur place ; M. Gautrain de Bussy (Anost) lorsque ses parents travaillaient à La Machine, était confié en pension à des amis de Joux (Anost) jusqu’aux grandes vacances puis il rejoignait ses parents en prenant le tacot à Vaumignon ou Corcelles. D’autres, comme la famille Grimont à Corcelles (Anost) partaient plus longtemps ; M. Grimont dit qu’il n’a jamais pu apprendre à lire correctement car il changeait souvent d’école au gré du travail de son père.

 

7) LE RAPPORT.

La question qui vient à l’esprit en découvrant tous ces déplacements, ces bouleversements familiaux, toute cette nouvelle vie rythmée par le travail est bien sûr : « le jeu en valait-il la chandelle ? »

Si l’on en juge par les collectages et les témoignages des enfants ou des petits-enfants de ceux qui sont partis, une chose semble claire : on a gagné « des sous » ce qui était l’objectif premier. Aujourd’hui, les photos, les maisons et bâtiments construits, les propriétés acquises, les améliorations du logement, tout semble l’attester.

Bien sûr, on n’a pas fait fortune. Mais par rapport à ceux qui étaient demeurés au village en poursuivant leur routine, on a pu se permettre des dépenses qui n’auraient jamais été possibles sans cet apport d’argent frais. Certes, une année pouvait être difficile avec des travaux entravés par la météo mais en général, les gains ont permis des bénéfices.

M . Bonin évoque « la plus forte année » de son grand-père Joseph Bonin (Les Granges, Avallon) : après avoir tout payé, il lui resta 50 000 francs de bénéfice, somme très importante avant 1914.

Léon Geoffroy (environ 1850-1933), dit « Ferrino », né à Poirot (Ouroux), avec l’argent de ses campagnes, fit monter de beaux bâtiments à Bussières (Ouroux) : deux étables spacieuses et une grande grange dans laquelle pouvait tourner un chariot, c’est en dire la largeur. Ce bâtiment est toujours important et à côté des étables basses, mal aérées et noires de l’époque, il avait dû impressionner le voisinage et susciter de la jalousie… Leur maison de Bussières était également bien différente de celles des environs : fenêtres entourées de briques vernissées, une grande pièce commune et deux chambres avec des staffs en plâtre, le sol carrelé de carreaux à arabesques suivant le style de l’époque. Le charroi de la pierre meulière à Dormans (Marne) avait incontestablement rapporté de l’argent d’autant que la femme de Léon Geoffroy était partie comme nourrice : c’est un des très rares cas de double émigration galvacher-nourrice.

M. Tarillon de Dizy (Marne) évoque son arrière-grand-père Malcoiffe (1842-1920) né à Bussières. Il s’installe à Dizy et y exploite un terrain de trois hectares pour en tirer la pierre meulière ; il le comble ensuite et en fait une vigne à champagne qui rapporte toujours aujourd’hui. Actuellement, ces terres valent entre 3 et 6 millions d’euros l’hectare en vignes ! Il se marie là et organise une entreprise de transport et la collecte des ordures d’Epernay. Autant dire qu’il ne mettait pas les deux pieds dans le même sabot.

Lazare Defosse (1850-1935) vivait aux Maçons (Arleuf). Il est toujours parti au loin pour charrier avec 3 ou 4 commis, comme le raconte son petit-fils, Henri Defosse. Lazare eut deux fils dont Jean-Louis qui fit construire avec le bénéfice de ses campagnes de charroi une grange de 10 mètres sur 8, taille exceptionnelle au début du 20ème siècle, au hameau des Maçons. Le père d’Henri Defosse, Etienne (né en 1877) fit quelques campagnes avec son père avant son mariage en 1910.

Armand Tazare a toujours habité la maison que son grand-père avait fait construire avec les gains de ses charrois aux Pignots (Corcelles, Anost). Cette maison, à la fin du 19ème siècle, devait trancher avec la plupart des autres toujours couvertes de paille et aux ouvertures réduites, au sol de terre battue ; à l’intérieur, celle-ci a trois chambres individuelles et un plafond en lambris qui n’est plus à la française. Enfin, en 1995, le papier peint posé en 1910 était toujours là. Du papier peint en 1910, au fin fond du Morvan, on ne devait pas en trouver sur tous les murs ! Louis Ravier avait charrié au loin et en avait rapporté des idées.

Pierre Guyollot, gendre de Léon Geoffroy, à Bussières, a charrié également de la pierre à Dormans. C’est lui qui a pu s’acheter la première moissonneuse-lieuse du secteur vers 1914.

Bien évidemment, ces personnes travaillaient à leur compte. Les commis, payés au mois, gagnaient moins ; mais, comme pour Lucien Devoucoux (Vermenoux, Château-Chinon campagne) c’était un moyen de se constituer un pécule avant de se marier. Il travailla avec Jean-Marie Tazare à Voulaines-les-Templiers (Côte-d’Or) de 1928 à 1933, date de son mariage. Ou comme Francis Boixières (Roussillon-en-Morvan) qui a travaillé à 17 ans avec François Guyard dans la Marne, avant son service militaire.

 

8) LES VEHICULES ET LE MATERIEL UTILISES.

La charrette à deux roues.

La charrette à deux roues est un véhicule très simple et qu’on retrouve partout dans le monde avec des adaptations et des aménagements différents suivants les endroits. Certaines sont même somptueuses comme en Sicile ou au Costa Rica où elles rivalisent de couleurs, de peintures et de symbolisme. Dans d’autres régions comme en Galice ou les Asturies (nord-est de l’Espagne) ou le nord du Portugal, leur archaïsme est demeuré étonnant jusqu’à la fin du 20ème siècle avec une construction exclusivement en bois y compris l’essieu des roues.

Cette charrette qui a totalement disparu du Morvan depuis une cinquantaine d’années (c’est tout juste s’il en reste de rares spécimens qui achèvent de pourrir dans un jardin public ou à l’entrée d’un village qui s’en fait une gloire), cette charrette était parfaitement adaptée au relief du pays, à ses chemins difficiles, aux cours exiguës de ses fermes, aux rues étroites des villages. Elle se faufilait partout et les charges qu’elle supportait étaient respectables notamment en matière de bûches.

Cependant, cette charrette n’a, semble-t-il, pas été utilisée par les galvachers de charroi et de débardage ; seuls quelques charretiers de « proximité » l’ont utilisée pour amener de la chaux, du vin etc…jusque dans les villages. Ceux qui migraient avaient besoin du lourd chariot à quatre roues, aux roues puissantes et robustes capables de résister au redoutable chargement des grumes « à la déverse » (voir plus loin).

 

Le char à quatre roues.

C’est un véhicule nettement plus élaboré même s’il demeure simple dans sa conception. Il est constitué de deux trains : l’avant (ou « coum’seu », consure) est équipé de deux roues plus petites de 10 à 12 rayons selon leur robustesse. Il est muni d’une « plotte » qui permet au chariot une rotation tout en maintenant son chargement en ligne. Le train arrière est fait de deux roues de 12 à 14 rayons, en principe de taille plus importante. Il possède un système de freins fait de « patins » en bois d’abord puis en métal qu’on appelait « lai mécanique ». 

2 janvier 1927 à Martigny-les-Bains dans les Vosges. Une équipe de galvachers de Corcelles (Anost). Ce morceau de chêne cubait 10 mètres cubes et pesait 10 210 kg.

Chaque train est muni de deux solides pièces de chêne incurvées et qui empêchaient les troncs de verser : ce sont, suivant la terminologie de chaque secteur du Morvan, « les ranches, ranchers, effoinces etc… ».

Le matériel de charroi et de débardage était nettement plus robuste que les véhicules à usage agricole. Moyeux, jantes, rayons, timon, tout est plus massif et capable de résister à des charges impressionnantes comme les anciens clichés sont là pour nous le rappeler.

 

Les roues.

Observer une roue de bois avec son bandage en fer qu’on appelle « embattage », cela semble faire faire un bond en arrière de plusieurs siècles, se dit-on. Ces roues qu’on voit encore ici et là sont le fruit d’une lente évolution, de calculs compliqués et d’un art complexe, celui du charron.

La roue en bois fut détrônée par le pneumatique, dans le Morvan, à partir des années 1950 et ce fut l’abandon progressif de cette pièce qui avait évolué depuis des millénaires sans doute.

Avant de parvenir à la roues « embattue » et cerclée d’un fer chauffé qui se rétracte par refroidissement autour de l’ensemble en bois, le Morvan comme plusieurs autres régions montagneuses de France, a connu un curieux système de bandage en bois qui recouvre la jante, formant finalement une double jante. Ceci perdura dans les villages par souci d’économie, le fer étant inaccessible à beaucoup de petits paysans.

En 1853, le député Dupin, depuis son château de Gâcogne, en parle comme d’une pratique courante à l’époque : « La plupart des Morvandiaux, accoutumés de bonne heure à « chapouter » le bois, raccommodent eux-mêmes leurs véhicules et leurs charrues. Ils s’entendent à merveille pour « chausser » les roues de leurs « çarottes » avec des bandes de bois dont ils forment des embattures, par préférence à celles de fer qu’il faudrait payer, autant qu’il leur est possible car le bois ne leur coûte rien. »

Ailleurs dans « Le Morvan », Guyot-Bidault, en 1840, en parle également comme d’une chose tout à fait contemporaine : « Les roues de voitures sont tout en bois ; le cercle de fer qui ordinairement entoure la jante, est remplacé par une double jante de bois appelée « chaussure » et qu’on renouvelle lorsqu’elle est usée. »

Henri Lacour, âgé de 80 ans en 1995 (Bousson, Quarré-les-Tombes), racontait qu’il avait vu quand il était âgé d’une vingtaine d’années vers 1935, le père Nolot qui fabriquait lui-même les roues avec des « chaussures » en bois car  « il n’avait pas de sous ».

M. Doreau (Chanson, Saint-Prix), en 1952, lors d’un débardage à la Petite-Verrière a connu un cultivateur qui utilisait des roues à bandage de bois qu’il rechaussait lui-même avec des chevilles.

 

9) LES TECHNIQUES DE CHARGEMENT ET DE TRANSPORT.

Les techniques de chargement des grumes sur le chariot sont variées et M. Doreau, ancien débardeur sur les flancs du Haut-Folin, résumait bien la situation :  « On faisait comme ça se trouvait disposé, ça dépendait. » Il est vrai que, selon la nature du terrain, la pente, la disposition d’une grume, le charretier avait plusieurs cordes à son arc et utilisait toutes les possibilités pour hisser un tronc sur un chariot. Quoi qu’il en soit, il semble bien qu’il y ait eu trois techniques utilisées pour ce travail :

  • la coulisse ou la déroule.
  • La déverse.
  • Le chargement aux crics ou au bouc.

Par contre, les photos que l’on peut retrouver dans le Morvan ou ailleurs nous laissent admiratifs sur les techniques et l’ingéniosité d’hommes qui n’avaient que des outils rudimentaires pour transporter des grumes géantes pesant plusieurs dizaines de tonnes. Il fallait toute l’exploitation de l’intelligence, beaucoup d’audace et de ténacité, une parfaite maîtrise de l’outillage et des bêtes, la connaissance du terrain, un travail d’équipe, de la force et des techniques difficiles.

 

La coulisse ou déroule.

Il s’agit de placer deux coulisses (des madriers) au sommet des deux roues d’un même côté du chariot. A l’aide de chaînes passées sous le tronc et reliées au joug des bœufs qui tirent, on fait rouler la grume le long des coulisses jusqu’à ce qu’elle vienne se poser sur le char. C’est évidemment plus facile à lire qu’à faire mais cette technique avait ses adeptes.

 

La déverse.

C’est grâce à ce procédé que des très gros arbres ont pu être chargés. Il consiste à « déverser » ou renverser le chariot sur chant contre la grume puis à remettre l’ensemble d’aplomb en usant de la force d’une ou plusieurs paires de bœufs.

Le chargement d’une grume « à la déverse ». On renversait le train avant du chariot contre le tronc à charger et avec une chaîne, les boeufs tiraient pour redresser l’ensemble. On faisait ensuite la même chose avec le train arrière du char.

Afin que les roues ne se brisent pas lors de la remise en place du char, on fixait à chaque jante une « fourchette » à l’aide de chaînes ou de cordages. Cette solide pièce de bois avait deux fonctions : stabiliser les roues lors du basculement avec le tronc et faire levier pour la chaîne tirée par les bœufs. Quand un des trains du chariot était chargé, on procédait de même pour le second train.

A Moulins-Engilbert (58) vers 1910.

Les crics et le bouc.

Le bouc est un outils rudimentaire mais très efficace qui utilise à la fois la crémaillère pour se reprendre et le levier pour soulever. La grume était soulevée d’une extrémité qui était déposée sur le train avant puis de l’autre extrémité posée sur le second train.

Les crics sont plus élaborés que le bouc dont ils sont les descendants. Il était l’allié indispensable de tout charretier et servait à différentes fins.

 

Le triqueballe.

C’était un engin spécialement fabriqué pour le transport des troncs et il semble qu’il n’ait pas été utilisé – ou très peu – par les galvachers.

 

10) CONCLUSION.

Les galvachers ou voituriers, à l’égal des nourrices, sont un symbole pour le Morvan dont ils ont été, à une époque, un des fers de lance ; ils sont partis pour améliorer un sort, avec des projets et une volonté d’entreprise. Les ont suivis les commis qui, eux non plus, n’ont pas hésité à franchir le pas pour échapper à ce qui n’était pas loin de la misère.

Les uns sont revenus avec des idées nouvelles captées à l’extérieur et au contact d’autres populations ; ils cherchaient de meilleures bêtes, ont introduit du matériel nouveau qu’ils voyaient tourner dans des régions plus riches, ils ont amélioré leurs bâtiments, leurs maisons. Ils ont été un des moteurs, même éphémère, du haut pays.

Les autres ont décidé de s’établir dans ces nouvelles terres où ils se sont plu et où le travail les a retenus. Aujourd’hui, là-bas, des familles se souviennent toujours de la terre d’origine où, dans maints cimetières, demeurent les ancêtres qui les ont vus partir.

 Vers 1912, à Soumaintrain (Yonne), une équipe de galvachers de la région d’Avallon revient de campagne. Les boeufs sont équipés de guêtres pour éviter de se blesser les pattes avec les fers des onglons.

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 Merci encore à Philippe pour son travail et son soutien.

11ème rencontre des bouviers, du 5 mai au dimanche 8 mai 2016, La traction animale bovine pour le XXIème siècle. Ungersheim (68)

Du jeudi 5 mai au dimanche 8 mai 2016.

11ème rencontre des bouviers.

Thème 2016 : La traction animale bovine pour le XXIème siècle.

DATE

Du jeudi 5 mai au dimanche 8 mai 2016. 

CONTENU DE L’EVENEMENT

La rencontre des bouviers se déroule sur une période de 4 jours, à l’Écomusée d’Alsace.

 

¤ Jeudi 5 mai.

La journée de jeudi est axée sur la vache, le veau et le lait.

Un accent particulier est mis sur la polyvalence de la vache : le travail, le veau, le lait.

  • 10h-11h : accueil des participants, en interface avec les visiteurs (place des charpentiers).
  • 11h-12h : présentation de deux vaches attelées (place des charpentiers).
  • 14h30-15h30 : à l’issue de la présentation quotidienne Des attelages et des hommes, travail dans les champs avec les deux vaches (terroir de l’Écomusée d’Alsace).
  • 15h30-16h : retour en cortège jusqu’à la place des charpentiers.
  • 16h-16h30 : traite de la vache (ferme de Sternenberg).
  • 16h30-17h : transformation paysanne du lait (maison des goûts et des couleurs).

¤ Vendredi 6 mai.

La journée de vendredi est une journée technique (sous la direction de Philippe Kuhlmann) avec une exposition de matériel de traction bovin et la présentation d’un outil de levage avec la force bovine (le ramé). La journée comprendra du travail en salle (en l’occurrence à la salle de Muespach).

¤ Samedi 7 mai.

La journée de samedi est axée sur le travail agricole des bovins.

  • 10h-11h : accueil des participants, en interface avec les visiteurs (place des charpentiers).
  • 11h-12h : démonstration de familiarisation des bovins au travail et présentation d’un outil fonctionnel et polyvalent (le ramé, place des charpentiers), puis tour dans le musée et approvisionnement de la scierie en bois.
  • 14h-15h : présence à la médiation quotidienne Des attelages et des hommes, avec un maximum d’attelages (place des charpentiers).
  • 15h-17h : utilisation de la force bovine au service d’un projet contemporain, celui de la nouvelle sellerie de l’Écomusée d’Alsace (Ittenheim).
  • 17h-18h : soins aux animaux, en interface avec les visiteurs.

¤ Dimanche 8 mai.

La journée de dimanche est axée sur le travail agricole des bovins.

  • 10h-11h30 : travail agricole avec des bœufs, avec l’accent mis sur le levage et l’outil fonctionnel et polyvalent (terroir de l’Écomusée d’Alsace)
  • 11h30-12h : retour en cortège jusqu’à la place des charpentiers.
  • 14h-15h : présence à la médiation quotidienne Des attelages et des hommes, avec un maximum d’attelages (place des charpentiers).
  • 15h-17h : utilisation de la force bovine au service d’un projet contemporain, celui de la nouvelle sellerie de l’Ecomusée d’Alsace (Ittenheim).

 

LIEU

¤ Jeudi 5 mai : place des charpentiers, terroir, ferme de Sternenberg, maison des goûts et des couleurs.

¤ Vendredi 6 mai : Eomusée d’Alsace et plus particulièrement salle de Muespach.

¤ Samedi 7 mai : place des charpentiers, maison d’Ittenheim.

¤ Dimanche 8 mai : terroir, place des charpentiers, maison d’Ittenheim.

 

HORAIRES

  • ¤ Jeudi 5 mai : 10h-17h.
  • ¤ Vendredi 6 mai : 10h-18h.
  • ¤ Samedi 7 mai : 10h-18h.
  • ¤ Dimanche 8 mai : 10h-17h.

 

CONDITIONS D’ACCES

Tous les visiteurs intéressés par les bovins en général, et la traction bovine en particulier, sont invités à suivre les bouviers.

 

PERSONNE REFERENTE

  • Pour le service : Thomas Lippolis.
  • Personne ressource : Philippe Kuhlmann.

MATERIEL NECESSAIRE

Sans objet.

SECURITE

Le travail avec les bœufs doit s’effectuer avec toute la prudence nécessaire.

AUTRE

Les bouviers qui le souhaitent peuvent être hébergés au rez-de-chaussée du centre pédagogique de l’Écomusée d’Alsace. En contrepartie, le nettoyage des locaux (chambres et couloirs) est à assurer. Par ailleurs, la gestion de la clé doit se faire en toute responsabilité.

Contacts:

Tél. 03 89 74 44 74
ecomusee-alsace@ecomusee-alsace.fr

Réflexions sur la traction animale bovine du XXIème siècle, par Philippe Kuhlmann

 

 

En préambule des rencontres de bouviers 2016 qui se dérouleront en Alsace à l’écomusée d’Ungersheim du 5 au 8 mai 2016, Philippe Kuhlmann nous livre une réflexion autour de l’attelage bovin aujourd’hui.

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A la veille de la 11ème rencontre des bouviers, je rebondis sur l’article de Lionel (et par voie de conséquence de Michel Nioulou. Autodidacte ou apprenti, chaque parcours est le fruit de rencontres et d’opportunités.

Je partage l’avis de Lionel qui dit que le maître peut éviter bien des erreurs mais que ce que l’on a appris et vérifié par soi-même est bien mieux assimilé.

Il est cependant essentiel d’ancrer et de conforter les connaissances par de la pratique. J’aime bien l’histoire que me contait mon grand-père né en 1902 :

« A Vienne, un gamin portant un violon dans sa boîte s’adresse à un policier et lui dit : « Quel est le chemin le plus court pour aller à l’opéra viennois ? ». Et le policier de lui répondre : « De l’exercice jeune homme… beaucoup d’entraînement !… ». C’est en forgeant que l’on devient forgeron ! »

Ceci s’applique aux bouviers autant qu’aux bœufs de travail. Ce n’est pas au pré en regardant passer les trains que les bœufs vont apprendre à travailler.

Je vais reprendre le sujet des jougs massifs ou contrecollés…En 1980, j’accompagnais Gusti, l’un de mes maîtres, paysan, débardeur, bûcheron, maréchal-ferrant, boucher, tonnelier, fromager, vétérinaire… et surtout paysan, et nous allions chercher les vaches pour les traire. En passant dans une zone de pré-bois, je le vis s’arrêter, s’accroupir, sortir le canif de sa poche, tailler un bâton, le pousser en terre près d’un jeune saule qu’il plia pour lui donner une courbure à la base et il le lia au bâton qu’il avait enfoncé dans le sol. Il me dit : « Le saule marsault est la meilleure essence pour faire les cornes de schlitte et il est rare de trouver les arbres qui ont la courbure naturelle pour réaliser ces dernières ». Les saules ainsi pliés pouvaient être utilisés dans douze à quinze ans. Gusti n’a plus fait de schlitte après 1988 ! Merci pour ce qu’il m’a donné et paix à son âme…

Les paysans observaient, et comme dit Lionel, connaissaient le bois. Ils avaient une connaissance profonde, presque instinctive du bois, de la matière, de la pierre, de la vie, des animaux, connaissance que nous perdons à force de repères scientifiques cartésiens et technologiques. Où est le juste milieu entre la connaissance empirique et instinctive et la part acceptable de science avec conscience ? C’est là que mes amis Lionel et Michel se rejoignent. Ils veulent faire perdurer un art, des connaissances, des savoir-faire menacés qui pourtant seront indispensables à la survie des générations futures.

Jougs massifs, jougs contrecollés, occitans, jougs vosgiens traditionnels, jougs vosgiens modernes avec matelassures incorporées…

Même si mon argument de rapidité de liage me paraît primordial, je suis convaincu qu’il est important que des connaisseurs continuent à lier des bœufs avec les jougs aveyronnais ou occitans, sachent les fabriquer, fassent des recherches pour en fabriquer de nouveaux modèles.

Cela fait trente-cinq ans que je tâtonne, expérimente, avance, régresse, tire des leçons, donne des leçons, prends des gamelles. Lionel disait « voler avec les yeux » ! Oh que oui ! Mais où sont passés les maîtres dignes de ce nom, ces hommes et ces femmes qui ont pratiqué l’art du menage à une époque où il n’y avait pas d’autre alternative que la traction animale, qu’à la moindre difficulté on remise les bœufs et on prend le tracteur ou le 4×4 ? Ces maîtres nés en 1903, 1908 ou 1923 ne sont plus de ce monde et n’ont point été remplacés. Ils détenaient beaucoup de connaissances, d’expériences même s’ils n’étaient pas forcément tous ouverts à des évolutions, des techniques.

A ce jour, nous avons en France un blog qui fédère les bouviers, qui fait un trait d’union entre les différents partenaires, les professionnels, les aspirants, les vendeurs, les acheteurs de bœufs dressés. Merci Michel, tu fais un travail considérable. Nous avons un journal « Sabots » qui diffuse les informations et se fait le porte-parole de ceux qui ont quelque chose à faire partager, merci Daniel et François. Nous avons un centre de formation qui enseigne les rudiments de l’attelage bovin et une première prise de contact. Il a le mérite de permettre à des bouviers en herbe de mettre le pied à l’étrier. Nous avons beaucoup de gens qui attèlent pour leur plaisir et ainsi conservent le savoir-faire. Sans obligation de résultat, ils ont le mérite de maintenir le tissu rural vivant, de se tenir à atteler régulièrement, du moins assez régulièrement pour que leurs animaux ne perdent pas leur niveau de dressage. Nous avons encore quelques éleveurs qui, contre vents et marées, élèvent des animaux de races (ou plutôt de souches) rustiques adaptées à la traction animale, alors que la dernière mouture de la PAC les a encore une fois défavorisés. Nous avons des associations de chercheurs qui créent (ou améliorent) des outils adaptés à la traction animale, mais surtout chevaline malheureusement.

Nous avons eu des ingénieurs qui ont planché quelques années, alliant matière grise et technologie pour pondre un nouveau modèle de joug. Il a peut-être le mérite d’exister !

Les lacunes.

Il manque un centre de recherches en conditions réelles avec une obligation de résultat (seule garantie de travail véritable) qui saurait allier les connaissances empiriques et les technologies actuelles. Ceci dit, il ne faut pas vouloir imiter les tracteurs à tout prix. Il y a quarante ans, en 1976, j’ai demandé à mon prof de machinisme si on ne pouvait pas adapter une faucheuse rotative aux bœufs. A l’époque, j’avais 16 ans, je fauchais à la faux, n’avais pas encore de bœufs, mais des vaches et un poney que j’attelais avec mon frère. Le prof de machinisme du lycée forestier, pourtant très moderne, m’a dit : « Aïe !… La rotative est très gourmande en puissance et n’a pas un impact extra sur la végétation ; si tu veux vraiment faucher avec les bœufs, essaie d’adapter et de transformer les faucheuses à doigts. » Je pense que le XXIème siècle est le siècle de la synthèse entre les méthodes empiriques et les techniques qui ont envoyé ces méthodes au diable, mais que la notion d’économie doit être plus présente que jamais :

  • économie budgétaire, sachant que les aides publiques à l’agriculture sont revues à la baisse et que chaque ferme devra imaginer un mode de fonctionnement moins gourmand !
  • économie des énergies fossiles et autres, sachant que notre mode de vie occidental épuise la planète et vit au détriment du tiers-monde.
  • économie humaine et sociale. Les activités devraient être fédératrices et favoriser les relations inter-générationnelles. Toutes sociétés dans l’histoire de l’humanité où les générations savaient cohabiter, se respecter, s’entraider et se compléter étaient des sociétés au sein desquelles le vandalisme et la délinquance étaient minimes.
  • économie de la matière et des minerais. Chaque fois qu’une machine ou partie des machines pourra être réalisé en bois ayant poussé sur place, il faudra opter pour cette solution, mais faire preuve de discernement et favoriser le recyclage.

Les années 1950-1960 ont vu les roues en bois disparaître au profit d’essieux de Jeep ou autres véhicules costauds. Il existe de nos jours des axes de voitures solides permettant de construire des remorques ou charrettes à moindre frais et de recycler les rebuts de notre société.

Cette rencontre des bouviers 2016 devrait permettre de faire le point sur les moyens à mettre en œuvre pour que la traction animale bovine puisse être le moteur adapté à de petites structures.

L’Ecomusée d’Alsace, avec son directeur Eric Jacob, a choisi de passer au XXIème siècle sachant que les générations futures auront tout à gagner en faisant une synthèse des moyens empiriques qui ont permis à de très nombreux humains de vivre sur cette planète et des avancées technologiques. Le tout, en gardant comme objectif l’économie des ressources de notre planète. Ceci passe par la formation des meneurs, celle des animaux de travail, de matériel moderne adapté à de nouvelles techniques de travail. Il me paraît essentiel de mettre l’accent sur l’efficacité autant technique qu’économique.

Philippe KUHLMANN.

Traction animale, attelage bovin avec philippe Kuhlmann

Les dé-tracteurs, un film de Jean-Louis CROS, vaches et boeufs attelés dans le Tarn.

Voici un film de Jean-Louis Cros disponible sur youtube où l’on peut entre-autres voir Jean-Pierre Garrouste et ses animaux attelés sur sa ferme.

« Outre que tous cultivent « bio » dans le même coin du Tarn, trois couples d’agriculteurs ont un autre point commun: ils pensent que l’âge du tout pétrole est révolu et attellent les chevaux de trait, les vaches pour travailler la terre.

Filmés sans commentaire chez eux et dans les champs au long des quatre saisons, ces dé-tracteurs (comme on dit dé-croissants) sont-ils des pionniers ou des doux rêveurs ? »

Philippe kuhlmann et ses boeufs dans un article de Patrice COSTA dans Vosges Matin du 16 Août 2015

Photo issue du site Vosges Matin

À SOULTZEREN, SUR LE VERSANT ALSACIEN DES VOSGES, PHILIPPE KUHLMANN EXPLOITE SA PETITE FERME COMME LE FAISAIENT LES PAYSANS D’AUTREFOIS. PAR VOCATION ET RESPECT DE LA TERRE.

Un nuage de mouches enrobe les museaux humides de Milou et Papillon, deux solides bœufs de trois ans, issus d’un métissage entre les races Vosgiennes et Ferrandaises. « Pas bouger ! », leur intime Philippe Kuhlmann. Les deux bovins, de 650 kg chacun, se plient bon gré mal gré à l’ordre du patron. C’est qu’il fait particulièrement chaud en ce jour de juillet sur les pentes du Val de Munster, et les deux auxiliaires en sabots n’apprécient guère de quitter la fraîcheur de leur parc ombragé pour tirer la charrette de foin du bouvier. Une poignée de minutes suffit au paysan pour positionner le double joug sur la nuque des bêtes, qu’il place ensuite devant la charrette, avant de glisser la cheville de métal qui bloque la pièce de bois au timon de l’attelage. Le geste est précis, efficace et réclame juste un peu d’énergie pour forcer les animaux à courber la tête. « Ces deux-là sont parfois rétifs, mais ils ont du potentiel », sourit l’éleveur de Soultzeren. « Sur le plat, ils peuvent tracter un volume de quatre à cinq tonnes, mais beaucoup moins quand ça monte, surtout par ces chaleurs. » Pour récupérer le fourrage qu’il a coupé la veille au soir à l’aide d’une motofaucheuse munie d’une barre de coupe – le seul écart mécanique qu’il s’autorise – Philippe a mobilisé Milou et Papillon tôt dans la matinée, histoire d’épargner les deux poids lourds des effets de la flambée du baromètre. Mais lui était au boulot avant l’aube. Du haut de ses 55 ans, entre les prairies à faucher, le foin à organiser manuellement au râteau en andains avant de le nouer en fardeaux puis de le véhiculer sur son dos jusqu’à une cabane de stockage, l’Alsacien à la chevelure poivre et sel respire l’endurance et n’a jamais compté ses heures. Tout au long de l’été, il bosse tous les jours de 4 h 30 à 23 h, s’accordant juste quelques instants pour déjeuner.

Au fil de la fenaison, il va ainsi porter sur ses épaules plus de 600 fardeaux de foin de 40 à 50 kg ! Ce choix de pérenniser ces pratiques extensives, dictées par le rythme des saisons et l’entretien de son cheptel de 45 têtes, des vaches et bœufs Vosgiens répartis aux beaux jours sur une soixantaine d’ha de pâturages d’altitude et confinés à l’étable en hiver, ce fils de négociant en vin l’assume avec force. Philippe Kuhlmann est pourtant né au cœur des Trente Glorieuses agricoles, cette époque où la campagne de France a jeté aux oubliettes le legs culturel ancestral qui avait modelé ses terroirs. Mais le futur exploitant a regardé passer le train de la révolution verte et les wagons de la mécanisation, de l’élevage hors-sol, de l’arsenal phytosanitaire ou de la monoculture céréalière sans jamais vouloir y embarquer.

« Quand les jeunes de mon âge allaient au bal, je préférais filer écouter les anciens, notamment un vieil oncle fermier dans la vallée de Munster. C’est lui, entre autres, qui m’a transmis le respect de la terre et des plantes. » Inoculé par le virus de la traction animale, il opte tout d’abord pour des études sylvicoles, travaille quelque temps pour l’Office national des forêts, puis s’installe en 1981 à Soultzeren, où il produit du lait trait au pis qu’il vend en circuit court dans les villages de la vallée. En 1994, pour des raisons familiales, il quitte sa ferme perchée sur le piémont alsacien des Vosges et se lance dans une activité de débardage de bois à l’aide de bœufs, de taureaux et de chevaux dans le Massif Central. « En six ans d’activité là-bas, j’ai sorti plus de 35.000 stères des forêts du plateau des Millevaches », dit-il.

Son parcours le conduit ensuite en Suisse, où il devient berger trayeur de vaches. Mais son goût pour l’attelage le tenaille. Revenu dans le Val de Munster en 1999, Philippe Kuhlmann reprend les rênes du dressage de bovins pour les travaux agricoles, réunit son troupeau de Vosgiennes qu’il croise parfois avec des Ferrandaises, cette autre race rustique et docile qui rumine sur les estives de la chaîne des Puys, et partage à mi-temps son expérience en public à l’Ecomusée d’Ungersheim, dans le Haut-Rhin. Aujourd’hui, dans le petit monde quasi marginal de la traction bovine, le paysan vosgien est une référence. Et pour cause : durant sa carrière, il a dompté entre 150 et 160 vaches, bœufs et taurillons, qu’il a sélectionnés quelques mois après la naissance en fonction de leur future aptitude au job. « Je commence le débourrage par des travaux légers, comme le hersage des prairies. Puis les animaux passent progressivement à la fenaison, à la traction des charrettes, à l’épandage de fumier ou au débardage des bois. » Des bêtes obéissantes, formées à la rude, qu’il cède ensuite à des exploitants attirés par un tel retour aux sources, voire à des organismes comme les Établissements et services d’aide par le travail (les anciens CAT), soucieux de développer un relationnel entre l’animal et les personnes en situation de handicap.

Alors un rescapé de la préhistoire agricole, le bouvier de Soultzeren ? Pas vraiment. Entre la vente de ses ex-élèves à cornes, les revenus tirés de la production d’un peu de viande ou de lait et la fourniture de bois énergie, il affirme, avec sa compagne propriétaire du Chalet vosgien (quatre chambres d’hôtes disponibles à côté de la maison familiale), « vivre correctement » de sa ferme, située totalement à la marge du circuit conventionnel. Une philosophie certes héritée du passé mais qui, par les temps qui courent, esquisse peut-être les enjeux de l’agriculture de demain.

Dans le petit monde quasi marginal de la traction bovine, le paysan vosgien est une référence.

Patrice Costa

Retrouvez l’article sur le site de Vosges Matin en cliquant ici.

Les jougs « en bois massif », par Lionel Rouanet

Lionel Rouanet au travail à la hâche

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Voici le second volet consacré à la fabrication des jougs, à la suite de l’article consacré aux jougs en bois contre-collés. 

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Voici une argumentation en faveur des jougs massifs pour « donner la réplique » à l’article de Michel sur les jougs contre-collés.

D’abord, Michel, rassure-toi, ta pratique en autodidacte vis-à-vis de la fabrication des jougs, n’enlève rien à tes connaissances, tes qualités techniques et manuelles de réalisation, aussi bien pour les jougs que pour le charronnage.

Réflexion sur l’apprentissage, la transmission.

Le fait d’apprendre par soi-même n’a rien de dévalorisant, au contraire surtout quand il s’agit de savoir-faire en voie imminente de disparition.

Certes, bien souvent, comme dit le proverbe : « Mieux vaut un qui sait que dix qui cherchent ». Mais quand le « un qui sait » se fait rare, les « dix qui cherchent » sont les bienvenus.

Et puis les « dix qui cherchent » permettent parfois, par un regard neuf et un questionnement « innocent », d’améliorer la maîtrise du « un qui sait ».

La transmission, l’apprentissage et la découverte (relative ou non) des savoir-faire et des savoirs méthodologiques est quelque chose de délicat.

« Apprendre par soi-même ». Peut-il au final en être autrement ? Certes le fait d’avoir un (ou plusieurs) « maître » va aider, bien sûr et faire gagner beaucoup de temps, évidemment. Mais ce n’est certainement pas parce que le « maître » sait, que « l’élève » apprend.

Celui qui souhaite apprendre ne peut digérer la situation d’apprentissage que par lui-même, quand bien même elle soit prémâchée et pour autant que le maître soit bon.

« La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est que l’information. » Albert Einstein.

Un proverbe, me semble-t-il attribué à Confucius, dit également à ce sujet :

« Plus le maître enseigne, moins l’élève apprend ».

Avons-nous eu besoin d’un « maître » pour apprendre à marcher ? C’est pourtant une prouesse d’équilibre vis-à-vis de la grande famille des mammifères que nous sommes. Si nous avions appris à marcher à l’école, il y a fort à parier que le nombre de boiteux serait conséquent!

La remarque est identique pour ce qui est de l’apprentissage de la parole!

Pour la génération des années 1920 ou 30, derniers à avoir été, selon l’origine des familles, peu à l’école ou « en pointillé » et « quand c’était possible », cela a-t-il empêché d’apprendre à ceux qui en avait l’envie? Cela leur a-t-il empêché de s’élever et d’avoir parfois de nombreuses connaissances et une grande culture ? Non, bien sûr!

Par rapport « à l’artisan parfait et aguerri » pour te citer, je ne vois pas pourquoi en tant qu’autodidacte tu ne pourrais pas accéder à cette « qualité ». En fait, pour apprendre, (si on exclut les considérations sociologiques ou corporatistes) il faut seulement le désir d’apprendre, puis se placer (en conscience) en situation d’apprentissage. C’est ensuite l’idée que l’on a (ou que l’on a reçue) du résultat et l’envie d’y parvenir, qui conditionneront la qualité du travail, pour un niveau de compétences atteint.

Contrairement à celui dont la situation d’apprentissage est l’école ou un centre de formation, un autodidacte n’a pas un enseignant fixe et régulier, mais il a néanmoins des modèles et des repères, ceux qu’il choisit au fur et à mesure qu’il observe, qu’il avance et qu’il découvre1.

1 Découvrir : dé-couvrir. Enlever la couverture … sur ce qui existait déjà. Jean-Pierre Lepri.

Marius St Léger, ancien sabotier et jougtier de Lozère, dit à propos de ses apprentissages : « J’étais un voleur avec mes yeux ».

Pour ma part, la situation d’apprentissage a été, un peu malgré moi (mais j’en suis ravi, merci Olivier), essentiellement au contact d’un homme de métier: René Alibert.

Elle a des avantages: d’abord tout simplement de maintenir un contact humain sympathique entre générations; puis d’éviter des erreurs en ne cherchant pas à réinventer l’eau chaude, ce qui se traduit par un gain de temps qui, dans le cas des jougs, est loin d’être négligeable tant leur géométrie est tarabiscotée2 (au sens quasi propre du terme), surtout ceux du secteur Aveyron, Lozère, Sud du Massif Central, Tar, voire également ceux de l’Occitanie languedocienne en général. (Je ne connais pas tant les autres.)

Quelle perte d’énergie et de temps cela aurait été pour moi de chercher à retrouver depuis le début, une méthodologie et des gestes utilisant uniquement des outils manuels ancestraux, que le père à René Alibert et ses prédécesseurs ont mis des décennies (voire des siècles) à élaborer et améliorer ! 3

2 Tarabiscoter : 1er sens : Travailler, effectuer des moulures au tarabiscot. Le tarabiscot est un outil manuel relativement simple, composé d’un manche en bois serrant un « fer » à la forme négative du profil à réaliser. C’est l’ancêtre de la toupie ou de la défonceuse.

3 Petit remerciement au passage, à Joseph Alibert, le père de René qui durant sa vie professionnelle s’est beaucoup interrogé sur la méthodologie de fabrication et la forme la plus adaptée (pour le modèle régional), avec le meilleur rapport efficacité/poids. Il a exercé le métier un peu plus de 30 ans avec une moyenne légèrement supérieure à 300 jougs par an …

Sans compter que la réalisation d’un joug n’est pas seulement une histoire de copeaux ! Je ne dis pas cela en rapport avec ton article, Michel, mais seulement parce que ces lignes me donnent l’occasion de le préciser. Je sais bien qu’il en est de même pour les autres métiers traditionnels du bois, mais dans ce cas-là, le résultat s’adapte au vivant! Il faut aussi avoir les connaissances et la pratique de l’utilisation. Visualiser « comment les bêtes tirent, travaillent ». Si c’était d’une relative évidence pour la génération de René ayant baigné durant l’enfance, dans la fin de la longue époque, ère même, où « la corne arrachait tout », ça l’est bien moins pour ma génération, par exemple. Parfois au début, René me disait :

  • « là tu peux tirer plus de bois … » ou « hop, là, n’en tire pas plus parce que sinon les bêtes elles vont être trop comme ça … ou comme ça. Tu vois. »

Et là, selon les cas, je me pensais :

  • « ben euh … » !

Et généralement je posais la question pour en savoir un peu plus, sur ce qui pour lui était d’une grande évidence.

Pour en finir avec ma réflexion sur l’apprentissage, je tiens encore à ajouter que pour progresser dans un art, à mon avis, en plus de le pratiquer aussi souvent que possible, il faut aussi la volonté de le transmettre ou de le partager d’une manière ou d’une autre. Car le simple fait de montrer des gestes, de re-verbaliser ses propres connaissances ou d’échanger à leur sujet permet de prendre conscience du « qu’est-ce que je sais, pourquoi, comment je sais », de constater ses faiblesses ou ses lacunes, puis de découvrir ce qui éventuellement manque, pour le reconstituer et finalement s’améliorer, s’élever dans cet art. Mais attention selon les cas à ne pas vouloir trop en dire : « plus le maître enseigne … »

Revenons aux jougs.

L’article de Michel expose très clairement la problématique de la qualité des bois nécessaire à la réalisation des jougs et donne une réflexion intéressante sur l’utilisation du bois collé, ses avantages et la mise en œuvre.

Vu qu’il donne des informations détaillées sur ses « prototypes » de jougs en contrecollé, je vais essayer d’en faire autant à propos de ceux en bois massif. Pour cela je vais devoir ré-aborder un peu le sujet de la qualité de bois nécessaire.

Pour ma part, bien que la réflexion de Michel soit très cohérente, je continuerai à réaliser, autant que possible, des jougs massifs. Vous comprendrez quelques-unes de mes motivations dans ce qui va suivre.

L’approvisionnement en matière d’œuvre.

Il est vrai de nos jours, que l’approvisionnement en bois d’œuvre pour la réalisation des jougs est quelque chose de plutôt compliqué à moins d’avoir des bois ou des haies à soi, ainsi qu’une marre ou un étang.

Dans le temps.

A l’époque où la réalisation des jougs n’avait pas connu d’interruption, ce n’était pas le jougtier qui fournissait le bois, mais le paysan ! Du moins pour ce qui est des jougtiers professionnels itinérants ou pour le cas des fabrications occasionnelles et non professionnelles par un paysan averti qui réalisait des jougs pour lui ou pour un voisinage plus ou moins étendu. C’est-à-dire la grande majorité des cas.

Ceci n’est peut-être pas vrai dans le cas où c’était le charron du village qui s’occupait de la fabrication des jougs du secteur. Et encore!? Info à rechercher.

J’ai souvent entendu dire par des personnes nées entre les années 1920 et 40, dans l’Aveyron ou le Tarn, que dans leur enfance les charrons ne travaillaient pas seulement à leur atelier mais aussi sur place, chez des paysans, pour la réalisation des caisses de véhicules. Ils étaient alors eux aussi des itinérants occasionnels, et à cette occasion travaillaient un bois fourni par le paysan « client ». Un bois souvent vert d’ailleurs, seules les pièces comportant des tenons (ou faisant office, traverses en queue de billard, par exemple) étaient impérativement en bois bien sec.

À cette époque, les paysans prévoyaient le bois d’œuvre pour les artisans, c’était quelque chose de culturel. Ils coupaient souvent le ou les arbres à l’avance et le pied de bille était conservé dans l’eau, dans le « pesquier 3» ou la « soumpe 4» remplie d’eau par les eaux d’écoulement et résultant du trou qui avait été réalisé lors de la fabrication de la maison pour extraire et gâcher la terre, matière première du mortier souvent « d’agasse 5» utilisé avec parcimonie pour les maçonneries de la ferme.

4-5-6 : mots d’origine occitane, suivis entre parenthèses de la en graphie occitane puis de la graphie phonétique française, et de la traduction.

pesquièr ; pésqu : le vivier

sompa ; soumpo : la marre

6 agassa ; agasso : la pie

Mortier d’agasse : analogie au mortier que font les pies pour lier les branches de leur nid. Les mortiers d’alors étaient souvent très maigres en chaux qu’il fallait acheter.

Nota : ò se prononce o « ouvert ». La syllabe soulignée est celle de l’accent tonique.

Si le bois n’était pas dans l’eau à attendre son utilisation, alors le jougtier le coupait le jour même. Mais pas n’importe quel arbre! Comme il faut un bois de qualité, le choix se faisait d’un commun accord entre le paysan et l’artisan, car dans les fermes, la croissance des arbres était observée. Si ce n’était pas le paysan lui-même, car peut-être trop jeune, c’était son père ou son grand-père qui savait si tel arbre « pouvait faire », s’il n’avait pas quelque branche trop basse qui avait été avalée par la croissance ou quel qu’autre défaut caché. Ainsi les mauvaises surprises étaient évitées au maximum. Peut-être dois-je préciser que pour faire un joug, nul besoin d’un arbre multi centenaire ! Un frêne de 50 ans est déjà très souvent largement suffisant, ce qui veut dire qu’il y a dans la mémoire collective des habitants d’un lieu, les souvenirs de sa croissance et donc de sa possibilité d’utilisation pour telle ou telle application. Il faut rappeler aussi qu’à cette époque, antérieure au remembrement, les arbres étaient généralement cultivés et soignés. Ils s’appelaient des « têtards 7» », des « trognes 7» ou autre selon les régions …

7 Arbres de haies au houppier relativement bas, élagués périodiquement, entre 3 et 5 ans. La ramure fournissait à la fois des feuilles pour le bétail et des branches pour les fagots.

Pourquoi le bois était-il (et est toujours) mis dans l’eau ?

Pour répondre, il faut commencer par dénoncer un abus de langage : « on mettait le bois à sécher dans l’eau ». Non ! On met le bois à conserver dans l’eau.

Pour cela il faut que l’immersion soit totale ou presque. Ce qui altère le bois, c’est le fait d’être à l’humidité, un peu dans l’eau, un peu dans l’air.

Pour avoir une immersion la plus complète possible, ou totale (le bois coule), il faut que le bois soit mis à tremper au plus vite après sa coupe, tant qu’il a une densité proche de 1.

Le fait de le mettre à tremper au plus vite lui évite aussi de commencer à fissurer, surtout par temps de vent, ce qui peut aller très vite sur des sections telles que celles nécessaires à la réalisation des jougs. D’autant plus si la bille n’a pas déjà été fendue (aux coins, de manière volontaire) et ramenée à la section nécessaire, ce qui lui enlève une forme de raide et la libère de certaines tensions.

Réaliser un joug dans une pièce sèche déjà fissurée ou fendue (même peu), ce serait prendre le risque d’avoir un morceau de bois devant être conservé qui se détache avant la fin de la fabrication, surtout dans le cas de modèles de jougs couvrants et donc moins droits.

Dans l’eau, le bois va rester relativement tendre. Chose très importante lorsqu’on travaille avec une hache ou une herminette. Ces outils ne sont pas adaptés au bois sec. Ils y rentrent plus difficilement, génèrent donc plus de chocs et vibrations et deviennent désagréables à manier.

Dans l’eau, surtout dans de l’eau courante, le bois va également se rincer peu à peu de sa sève, donc d’une très grande partie des éléments nutritifs pour les insectes xylophages. La sève contient de l’amidon et autres types de matières sucrées. La structure du bois : cellulose, lignine leur semble beaucoup moins à leur goût.

Ce deuxième intérêt du trempage du bois est d’autant plus important dans le cas des jougs, que l’on peut très difficilement garantir une réalisation sans aubier restant, contrairement à la charpente ou la menuiserie. D’une part pour des problèmes de dimension de bille, d’autre part car certains des bois utilisés n’ont pas l’aubier distinct. Or c’est l’aubier qui contient la sève élaborée redescendant de la ramure.

Bon, malgré tout, à propos de l’éventuelle colonisation par des insectes xylophages, ne nous mettons pas « martel en tête » car un joug, c’est fait pour servir ! Or, selon une maxime populaire « bois qui travaille ne cussoune pas ». (Ne prends par les vers.)

Il faut par contre se méfier du bois trempé (ou flotté, selon les façons de dire) lorsqu’on a terminé de le travailler et qu’il va débuter son séchage. Celui-ci est bien plus rapide qu’avec du bois non trempé, car dans le dernier cas, la sève, visqueuse, freine le séchage. Dans l’autre cas, rincé de sa sève, l’eau en sort très vite, comme d’une éponge.

Selon les dires d’anciens, le bois ayant trempé est plus dur une fois sec qu’un bois de même essence n’ayant pas trempé ; ce qu’il me semble avoir vérifié, mais c’est une notion assez subjective en l’absence de la mise en œuvre de tests à la rigueur scientifique.

Aujourd’hui.

Aujourd’hui, les choses dont je viens de traiter dans les deux paragraphes précédents sont largement tombées en désuétude. Même les menuisiers se font rare puisque les meubles et menuiseries ou ersatz de ceux-là, ne sont plus en « bois de pays », mais importés souvent de bien loin par des « chaînes » de grand magasins spécialisés. Le remembrement commandité il y a quelques décennies et la « rationalisation » de l’agriculture nécessaire à sa mécanisation motorisée sont passés par là. J’insiste sur mécanisation motorisée, car la mécanisation « seule » existait déjà depuis un temps plus ou moins long selon les régions. Une faneuse tirée par un ou des animaux n’est-elle pas déjà une machine mécanique ? Pour ce qui est de la mécanisation motorisée, encore faudrait-il préciser : celle liée aux moteurs à combustion interne (essence ou diesel), car là-encore les machines à vapeur avaient déjà colonisé les campagnes mais avec un « impact » bien différent. Enfin, tout cela est une autre histoire!

Difficile donc de nos jours de s’approvisionner!

Pourtant les beaux arbres ne manquent pas tant que ça. Mais ils sont souvent à quelqu’un d’autre !

Et puis, même les pieds de billes partent en bois de feu, vu qu’ils ne valent quasiment plus rien d’autre. Pourquoi s’embêter à aller chercher l’arbre ? Combien de fois ai-je entendu des gens dire, parfois en se vantant même, « mais ça, on s’emmerde pas, on le crame ! »

Evidemment, on ne peut pas contester le fait qu’il est largement plus commode d’aller acheter du résineux plus ou moins prêt à l’emploi chez un marchand de matériaux, lorsqu’on a besoin de bois d’œuvre, que d’aller abattre avec soin un feuillus approprié (voire un résineux), le sortir de la coupe, le faire scier ou le dégrossir à la hache puis le faire sécher, là aussi avec soin, où le mettre à conserver dans l’eau !

Chez René Alibert il y a quelques années. Morceau de bois fraîchement sorti de l’eau dans laquelle il avait été mis déjà fendu. Celui-ci donnera un joug de taille modeste. Il a pour litière les copeaux des jougs précédents. On devine son galbe naturel, dans lequel sera placé le galbe fonctionnel du futur joug.

 

De l’intérêt des jougs massifs.

Les arguments que je vais présenter en faveur des jougs massifs sont beaucoup plus subjectifs que les arguments « techniques » que l’on peut trouver aux jougs en lamellé.

Je vais d’ailleurs commencer par une précision en revenant sur un procédé qu’aborde Michel. Les jougs massifs peuvent et ont très souvent été boulonnés depuis que ces méthodes sont accessibles. Il n’est pas rare de voir des vieux jougs « ferraillés ». La pose de boulons ou autres éléments de renforts actifs ou passifs (chevilles, clous, tôles de préservation contre l’usure du timon ou de la cheville métallique d’attelage …) peut très bien se faire dès l’origine. C’était même d’un usage quasi systématique dans les régions utilisant des anneaux et chevilles d’attelage métalliques.

Pour suivre, il me faut préciser quelle fut ma motivation d’apprendre avec René Alibert : empêcher que le savoir-faire ne se perde. Depuis tout petit, je suis très attiré par les métiers manuels et anciens.

Partant de là, il est logique pour moi de continuer, comme René me l’a transmis, même si mon côté « technicien » comprends très bien les intérêts du bois collé.

De même, vu qu’un joug est un outil de paysan, cela me semble logique de continuer dans le sens d’une agriculture paysanne où les arbres ne sont pas relégués aux seules forêts mais font partie intégrante du paysage, bordent les champs et les prés. Une agriculture où ils ne sont pas seulement considérés comme futur combustible ou future matière première de l’industrie, mais comme un tout, en commençant par leur utilité (et leur beauté) de leur vivant, puis par la possibilité pour les beaux sujets de fournir du bois d’œuvre pour un artisanat le plus local possible.

Utiliser du bois massif, local, c’est d’une certaine manière aller dans le sens d’une agriculture paysanne.

Le second argument découle un peu du premier : un joug en bois massif peut être construit par un Homme seul, disposant de peu de moyens techniques, se passant de la filière industrielle et utilisant des outils exclusivement manuels en nombre restreint et fabricables de manière artisanale avec un coût de matières premières accessible et un bilan énergétique global soutenable à grande échelle.

Les déchets que sa fabrication génère sont seulement des copeaux, sans colle ou produits chimiques de synthèse. Son seul « traitement » a été le trempage. En fin de fabrication, le joug était aussi parfois « flambusqué » après onction de gras animal. (D’huile de vidange dans les dernières années !)

Ce schéma de fabrication est donc reproductible à très grande échelle et accessible au commun des mortels, (Ce qui est déjà le cas dans nombre de pays) quelle que soit la conjoncture globale du CAC 40 et le niveau de croissance des pays de l’OCDE !

Ceci peut paraître utopiste, passéiste, … Je sais. Cela mérite tout de même d’être considéré.

« Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre. » Spinoza.

Je termine cet argument par une petite analogie. À l’époque pas si lointaine de mes grands-parents, toute proche en fait, il faut bien le dire, (on ne peut pas considérer l’humanité seulement depuis le début du XXème siècle ou la généralisation d’un e-machin/chose) et bien en ce temps-là, les gens un tant soit peu dégourdis se débrouillaient quasiment de tout, avec quasiment rien. De nos jours, en France et bien d’autres pays, nous avons « tout » (ou du moins énormément de moyens technologiques et de confort matériel) pour faire … dont je ne vois pas très bien la finalité à long terme.

Dernier des arguments, encore plus subjectif : la beauté. Je ne dis pas que les jougs en lamellé ne sont pas beaux, loin de là, ils ont également leur beauté propre. Mais pour moi, c’est différent. Ce procédé me touche beaucoup plus dans d’autres applications, comme pour une hélice d’avion par exemple. Bon je sais, il n’y en a plus beaucoup en bois, on va encore me traiter de passéiste nostalgique!

Les jougs massifs ont une beauté plus simple, forcément. Quelqu’un de curieux peut deviner par lui-même dans quel secteur de la bille a été taillé le joug, compter l’âge du « morceau de bois restant », s’émerveiller de telles ou telles veines et les suivre d’un bout à l’autre …

Voici quelques photos faisant « le tour de la question »:

Je ne voudrais pas que ce texte laisse penser que je critique négativement l’intention de Michel. C’est tout à son honneur d’œuvrer sur plusieurs plans et de manière si active, pour que continue de vivre tout ce pan des connaissances et savoir-faire humain. Par contre j’ai voulu donner quelques arguments pour la méthode traditionnelle, ne serait-ce que communiquer à son sujet et par conséquent participer à ce qu’elle continue d’exister et de servir.

Lionel Rouanet

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A voir aussi:

« La géométrie de jougs occitans » 

« Deux génisses Rouergates parties faire leurs études à l’université de Méras en Ariège viennent de rentrer au pays » 

« Réglage d’un joug neuf Alibert, chez Laurent Janaudy à Manziat (01) »

Fabrication de jougs en bois contre-collés par Michel Nioulou

 

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Cet article est le premier d’une série de deux. J’ai rédigé le premier à propos d’une fabrication expérimentale en bois contre-collé.

Le second, pour faire écho à ce premier article, traitera des jougs massifs et paraîtra dans quelques jours. C’est Lionel Rouanet, jeune jougtier aveyronnais qui l’a rédigé.

Michel Nioulou

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La fabrication de jougs en bois contre-collés

Le joug est la pièce maîtresse d’un attelage de bovin.

De la taille à l’ajustage, sa réalisation nécessite un travail fastidieux et précis.

J’ai déjà réalisé de nombreux jougs du type « Charollais découpés » appelés ainsi parce qu’ils présentent un corps central aux formes arrondies et élégantes, et par opposition aux jougs dits « droits », taillés dans une section triangulaire qu’on trouve aussi dans la région, et assez similaires aux jougs droits du Morvan.

Joug découpé Charollais

Jougs droits Charollais

Ma pratique en autodidacte ne me place pas ici en artisan parfait et aguerri aux techniques rodées depuis des décennies, comme peuvent l’être René Alibert, Marius Saint-Léger et plus récemment Lionel Rouanet. Ma contribution à la fabrication actuelle de jougs de travail reste modeste, mais il me semblait peut-être intéressant de présenter une fabrication non conventionnelle que j’ai mise en œuvre.

Utilisation de bois contre-collés

Une demande de fabrication d’un gros joug de bœuf (18 kg) d’un modèle du Velay en Haute-Loire m’a amené à tester l’utilisation de bois contre-collés pour la réalisation d’un joug de travail (débardage surtout).

Les jougs Charollais nécessitent des pièces de bois de sections modestes de 15 X 15cm et l’approvisionnement en bois ne posait jusqu’alors que peu de soucis.

Mais devant la problématique de trouver une pièce de bois de 25 X 25cm par 165 cm de long, pour réaliser le joug du type « Velay », j’ai décidé de tenter de le réaliser en bois contre-collé.

Outre le fait que les formes sont fortes et épaisses, le joug de bœuf à réaliser, présente contrairement au joug Charollais, la particularité d’avoir les têtières positionnées selon des angles aussi bien dans sa longueur que dans sa vue de face.

Les jougs aveyronnais en particulier, présentent aussi cette caractéristique qu’on ne retrouve pas ici en Bourgogne.

Du fait de ses alignements avec angles, la section initiale se trouve augmentée.

De plus, à contrario des jougs charollais qui ont des logements ne prenant que le quart supérieur de la corne, la prise aux cornes du joug du Velay est réalisée par des logements qui prennent la moitié arrière des cornes, ce qui augmente d’autant la taille nécessaire de bois vers le bas du joug.

Choix de la réalisation :

Pour la fabrication, deux options « classiques » étaient possibles.

  1. Travailler traditionnellement avec une bille en vert en plaçant le cœur le plus possible sur un côté.
  2. Travailler à partir d’une section sciée hors cœur pour limiter le fendage.

Dans les deux cas :

→ la bille doit être de section conséquente

→ le risque de fendage au séchage est important.

Face à ces contraintes, surtout celle de trouver une section suffisante, j’ai décider d’opter pour une troisième solution, celle de travailler en bois sec contre-collé.

Ceci m’a permis de contourner le problème de la section et du bois qui fend au séchage.

On peut se permettre aussi d’utiliser des planches ou des plateaux qui ne sont pas nécessairement parfaits. Le fait de les coller, de contrarier les fils du bois et les forces entre chaque pièce, donne un résultat final d’une pièce de bois stable et de bonne tenue.

La réalisation.

Les plateaux et / ou les planches sont dressés puis collés à la colle polyuréthane et mis en presse pendant 24 heures.

Ensuite, contrairement à ce que pratiquent Lionel Rouanet et René Alibert, le joug est tracé avec des gabarits réalisés à partir des modèles d’origine en adaptant les têtières à la taille finale souhaitée.

 

Gabarits du joug « Velay »

Gabarits du joug « Charollais »

Sur la hauteur du joug, les plateaux sont placés sur champs (la face du joug présente la face des plateaux) afin de garder au maximum une continuité de fil sur la longueur, plateau par plateau.

 

Puis, comme pour un joug massif, intervient la taille de dégrossi réalisée mécaniquement (scie à ruban, tronçonneuse), puis la taille de finition réalisée à la hache, herminette, plane, ciseaux, gouges et râpes.

Pour avoir rencontré les enfants de la famille de jougtiers Clément / Michel de Charolles, hormis l’utilisation de la tronçonneuse, la réalisation des jougs charollais suivait ces étapes de fabrication : travail sur bois sciés en section, tracés aux gabarits, taille de dégrossi mécanique puis taille de finition manuelle.

A la différence des jougs massifs, les jougs en contre-collés sont directement boulonnés à la fabrication au niveau du corps central autour du point de traction et éventuellement sur les têtières afin d’assurer au maximum la solidité de l’ensemble.

 

Par sécurité, au niveau des parties les plus fragile aux fortes découpes comme le bas des passages de liens ou le haut des logements des cornes, des chevilles collées en force sont positionnées afin d’éviter, sur un choc, la rupture sur le fil du bois.

 

Il faut noter que de telles faiblesses peuvent être de la même façon la cause de ruptures sur un joug en massif.

Mais on peut penser qu’avec ce type de fabrication, du fait du croisement des fils de plusieurs plateaux contre-collés, le risque de telles ruptures peut être diminué.

Une mise en peinture à la peinture traditionnelle (pigments, huile de lin, blanc de Meudon et essence de térébenthine), permet de protéger le joug de la pluie. La peinture traditionnelle, contrairement aux peintures modernes, ne pellicule pas, ne cloque pas et ne se décolle pas, car elle pénètre bien la fibre du bois.

De plus, esthétiquement, les pigments présentent des couleurs profondes incomparables.

  

Une fois terminé, le joug a été ajusté sur les deux gros bœufs Aubracs de Marcel Margerit à la Roche-sur-Foron (74). Cliquez ici pour voir.

Il travaille avec le joug sans problème depuis presqu’un an (débardage, labour, charrois).

Un second joug en contre-collé a été réalisé selon un modèle « Charollais » légèrement modifié sur demande au niveau du corps central. Son utilisation en Corrèze depuis six mois avec des bœufs Limousins en dressage n’a pour le moment posé aucun problème de stabilité (solidité et fente). 

Même si cette fabrication n’est pas des plus traditionnelles, elle est le fruit de contraintes qui poussent à trouver une solution pour les dépasser.

Il n’est pas si fréquent qu’on réfléchisse aujourd’hui  sur une problématique appliquée à la fabrication d’un joug de bœuf.

Je ne sais pas si cette solution est la panacée et si elle est révolutionnaire (loin de là je pense!!), mais cette expérimentation a, pour le moment, donné une réelle satisfaction de fabrication, d’utilisation et de stabilité.

Surtout, elle résout pour ma part, le soucis de l’approvisionnement en grosses pièces de bois tout en évitant les problèmes de fentes des bois post-fabrication.

Affaire à suivre…

Michel Nioulou

« Fête de l’Agriculture Autrement », 11 octbre 2015, lycée agricole de Montmorillon (86)

          

« Fête de l’Agriculture Autrement »

LE 11 OCTOBRE 2015 

SUR LE SITE DE LA FERME

DE L’ETABLISSEMENT D’ENSEIGNEMENT AGRICOLE DE MONTMORILLON. 

Dans le cadre de nos animations de territoire jusque là dédiées principalement à la Traction animale, nous avons décidé cette année d’élargir le thème aux nouvelles façons d’appréhender la production agricole dans une logique de respect des consommateurs, de l’environnement et de la biodiversité. Le principe de produire « autrement » se développe aujourd’hui parmi de nombreux acteurs du monde agricole.

Pour démontrer, s’il en est besoin, que l’enseignement agricole et notamment notre établissement montmorillonnais est impliqué et convaincu du bien fondé de ces pratiques, nous organisons donc cette manifestation sur notre site d’enseignement.

Elle s’articulera autour de 7 pôles:

  • la traction animale bien sûr, toujours présente pour « Travailler autrement »,
  • les produits fermiers, locaux, et les circuits courts pour le « Consommer autrement »
  • l’installation agricole avec des projets innovants pour « S’installer autrement »
  • la mise en avant des races locales pour « Elever autrement »
  • l’utilisation du bois en éco construction ou bois énergie et la gestion durable du patrimoine forestier pour « le bois autrement »
  • la prise en compte de l’environnement et les actions menées dans le cadre de l’Agenda 21 pour « L’environnement autrement »
  • les pratiques culturales économes et protectrices du sol pour « Cultiver autrement »

Chaque pôle proposera une ou des animations et des circuits de visite pour montrer au public que la production agricole peut concilier respect du consommateur, de la biodiversité, de l’environnement, des animaux d’élevage et rentabilité.

Cette fête sera aussi l’occasion pour ceux qui ont des projets de vie en milieu rural de rencontrer des organismes qui les aideront à imaginer leur avenir, et de découvrir les possibilités de formation offertes

Cette manifestation sera bien sûr avant tout, un moment festif et convivial et l’occasion d’aller à la rencontre de producteurs et éleveurs locaux.

Des repas composés de produits locaux et issus de circuits courts (viande de la ferme du lycée par exemple…) seront confectionnés et servis à midi par le personnel du lycée agricole.

Du pain et des pizzas seront confectionnés et cuits dans le four à bois restauré du site.

« La Fête de l’agriculture autrement » se déroulera sur une journée, sur le site de la Grange à Gaudon, propriété du lycée agricole.

Entrée gratuite.

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Merci à Gérard Coti pour sa communication.

Journée technique autour du débourrage et dressage des jeunes boeufs le 15 Mai 2015 chez Philippe Kuhlmann à Soultzeren (68)

Une journée technique organisée dans le cadre des rencontres de bouviers de l’écomusée d’Alsace, s’est déroulée à Soultzeren chez Philippe Kuhlmann le vendredi 15 Mai 2015.

La journée était axée sur le débourrage et dressage des jeunes boeufs.

La longue expérience et le recul de cet éleveur/dresseur de la haute vallée de Munster, dont la seule force motrice au quotidien sur sa ferme est la traction animale bovine, lui permettent  de transmettre et de faire partager un savoir appris auprès des anciens et peaufiné par sa pratique de chaque jour depuis de longues années.

Pratiquer est une chose importante pour le maintien d’un savoir-faire, mais le transmettre est essentiel et impératif.

C’est un des objectifs prioritaire de Philippe qui d’ailleurs est en train de rédiger un manuel de dressage et d’utilisation des boeufs de travail.

La journée a rassemblé une bonne quarantaine de participants pour la plupart bouviers, agriculteurs et/ou passionnés venus de tous horizons, le tout sous l’oeil des caméras de la télévision Allemande qui réalisait un documentaire d’une trentaine de minutes sur les quatre jours des rencontres de bouviers de l’écomusée.


Avant d’aborder le thème du dressage, une suite à la journée technique de 2014 était donnée par la venue d’Eric Petit utilisateur de boeufs Vosgiens et d’un outil polyvalent qu’il a nouvellement construit en s’inspirant du matériel conçu et présenté l’an passé par Philippe Kuhlmann.

 

Ce matériel permet soit de déplacer les balles rondes, soit une utilisation en train avant de débardage qui limite les frottements et la résitance au débardage à la traîne. Sa particularité est qu’il peut travailler, sans dételer, aussi bien en poussant qu’en tractionnant grâce à pivot placé en bout de timon lui même positionné façon col de cygne au dessus des boeufs. Il permet aussi des manoeuvres fines et des déplacements en reculant le matériel mais en ayant les boeufs en marche avant (on évite la difficulté du reculement sur une longue distance des animaux).

Il peut aussi être attelé en solo.

 Une démonstration de manipulation de botte ronde et une utilisation en débardage à montrer l’évolution du projet qui a abouti à un matériel facile d’utilisation et performant.

Ensuite, manipulations de sociabilisation, débourrage et dressage ont occupé le restant de la journée jusqu’au soir. Du jeune veau jusqu’au boeuf de trois ans, Philippe a expliqué de nombreuses méthodes de mise aux ordres, de précautions à prendre, de techniques de manipulations pour arriver à obtenir un animal à la fois fiable et volontaire au travail.

 

Plusieurs paires à différents stades de dressage ont été mises au joug, boeufs Ferrandais, Vosgiens, Hérens.

La fermeté, la patience, la prudence, l’anticipation de réactions, la fréquence et la régularité de travail, la manière de mettre au joug de jeunes bêtes, ont fait l’objet de démonstrations et de débats alimentés par des questions techniques des participants.

Philippe a aussi illustré ses propos par les exemples de sa pratique et son expérience du dressage au quotidien dans le travail. En effet ses animaux sont rapidement mis en situation de travail en adaptant bien sûr la tâche à leur force et à leur avancement dans le dressage. Il dresse généralement au bois en tirant des pièces plus ou moins grosses selon le degré de dressage et l’âge des animaux.

Un volet matériel d’attelage a aussi été abordé par la venue de Mr Mougin qui fabrique entre autres des jougs Vosgiens et de Jean-Claude Mann, bourrelier sellier qui fabrique et répare des colliers d’attelage pour bovins et qui réalise toutes les garnitures nécessaires aux jougs Vosgiens. Leur venue régulière chaque année permet aux bouviers présents d’avoir des contacts avec des artisans rares mais indispensables.

En fin d’après-midi, un boeuf Ferrandais noir a été installé dans le travail à ferrer, et un moment a été consacré au ferrage avec la complicité d’un maréchal ferrant venu de Suisse qui a beaucoup pratiqué le ferrage des bovins. 

Malgré la pluie et une température un peu basse, la journée s’est  déroulée comme si le soleil avait été de la partie. Le repas de midi et l’excellente soupe aux sept herbes et aux saucisses concoctée par Anne-Catherine Kuhlmann a permis encore plus d’échanges et de convivialité.

Prendre le temps de se rencontrer pour des gens qui travaillent souvent éparpillés sur le territoire est un point très apprécié de tous. Les échanges tant techniques qu’humains et amicaux sont capitaux et attendus chaque année pour repartir chez soi regonflé par l’élan d’une pratique commune ré-alimentée et encouragée par des gens comme Philippe, qui sait chaque année captiver son public par son savoir, sa générosité et sa gentillesse.

Il est parfois des gens essentiels, merci à Anne-Catherine et Philippe d’être de ceux-ci.

 Michel Nioulou

Vidéo N° 1

Vidéo N° 2

Vidéo N° 3

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