Et les bœufs remplacèrent les chevaux…, par Etienne Petitclerc

Etienne Petitclerc nous livre aimablement un article paru dans la revue « Sabots » N°58 Janvier/Février 2014.

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Les autres grandes attelées 2 ok

Ce bouvier endimanché conduit son attelée par le côté gauche, position qui assure une vision d’ensemble et une conduite précise de l’attelage.

Dans les plaines céréalières, le cheval de trait règne en maître depuis le Moyen-âge, indissociablement lié à l’idée de richesse de la grande agriculture. En 1820, ce monopole vit pourtant ses dernières heures. L’introduction de nouvelles pratiques culturales, notamment celles de plantes industrielles comme la betterave, va bientôt engendrer des besoins de traction inédits, érigeant les bœufs en auxiliaires déterminants de la prospérité du nouveau système agricole.

Trois idées fortes caractérisent le mouvement général de modernisation de l’agriculture française entre la seconde moitié du XVIIIème siècle et la fin du XIXème siècle : l’abandon progressif de la jachère au profit des cultures fourragères et des prairies artificielles, la prise en compte de l’élevage comme une production agricole à part entière menant à une réflexion sur la sélection des espèces animales et, enfin, une première vague de mécanisation du travail.

Entre 1830 et 1880, surtout, de nombreuses inventions bousculent l’activité agricole. A des rythmes certes très différents selon les régions, une série continue de changements intervient dans l’équipement des fermes, d’abord avec de petits matériels domestiques (comme les coupe-racines, les écrémeuses, les tarares, etc.) gagnant ensuite le gros outillage, allant jusqu’à modifier le parcellaire et le bâti. La portée utilitaire de ces changements semble finalement moins importante que le fait qu’elle prouve une ouverture possible des campagnes au progrès. Rapidement, de grands complexes industriels prospèrent, notamment dans le secteur de la mécanique agricole : Bajac (charrues), Puzenat (râteaux, herses), Société Française, Brouhot, Merlin (matériels de battage), pour n’en citer qu’une poignée. Dans un effet d’encouragement réciproque, les secteurs agricoles et industriels (sidérurgique et chimique) s’entraînent sur le « chemin vertueux de l’innovation », emportant dans leur sillage une partie de l’artisanat et du commerce rural (les forges, par exemple, se font concessionnaires de faucheuses et de moissonneuses).

Le chemin de fer, qui désenclave à partir du milieu du XIXème siècle la plupart des régions, joue un rôle fondamental en donnant aux échanges un cadre national. La carte des excellences agricoles se précise fondée sur de nouveaux horizons commerciaux notamment vers de grandes villes autrement plus lointaines et consommatrices que les traditionnelles capitales provinciales. L’urbanisation du pays devient un moteur essentiel de la modernisation de l’agriculture. Le rapport matériel et intellectuel au temps et à l’espace s’en trouve complètement affecté.

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En route pour la pesée…

A partir du second Empire, dans les plaines septentrionales, jusqu’alors sacrifiées au « primat céréalier », l’industrie sucrière connaît un essor exceptionnel. Les exploitations qui s’y consacrent acquièrent des proportions extraordinaires en superficie, en personnel, en matériels de culture et de transport. Les besoins en force de traction sont de fait multipliés. En dépit de qualités indéniables de rusticité pour les uns, de vélocité pour les autres, les chevaux de trait que la poste et l’armée ont entretenus et encouragés, ceux dont le roulage s’est satisfait jusqu’à présent, ne correspondent plus à la demande. Ils manquent de stature pour les norias de gros charrois, pour les labours profonds. En 1860, le Percheron « type » toise à peine 1,55m. pour 550 kg ! S’il existe bien quelques races de gros trait, à la réputation aussi solide qu’ancienne, comme le Flamand, le Boulonnais, le Comtois ou le Poitevin, leurs effectifs restent insuffisants pour alimenter un commerce devenu plus exigeant. Leurs berceaux, étroits, routiniers, à l’écart des nouveaux axes commerciaux, peinent à relever le défi de fournir en nombre à l’industrie, à la grande agriculture en cours de mécanisation les races améliorées que leur évolution réclame sans délai.

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Les attelages de 4 ou 6 bœufs nivernais étaient courants dans les fermes céréalières de Beauce. Un effectif de 12 à 24 bœufs et autant de chevaux (par attelées de 3 ou 4) était fréquent dans les exploitations de 200 et 300 hectares.  

Tandis que l’amélioration des chevaux et des moutons est devenu depuis un siècle une véritable affaire d’Etat, c’est seulement vers 1830 que l’élevage bovin s’affiche comme une préoccupation gouvernementale, avec le prime intérêt d’accéder à la demande bouchère des villes où une partie de la population consomme désormais régulièrement de la viande. Les autorités, acquises aux préceptes anglais qui préconisent le croisement, choisissent la race Durham pour être l’amélioratrice générale d’un élevage français médiocrement considéré. Comme ce fut le cas pour les chevaux un siècle avant, le croisement continu prôné par les autorités n’aboutit guère qu’à produire des sujets sans figure, ne trouvant pas davantage de tournure dans leur descendance qu’ils n’en ont eux-mêmes mais, surtout, ne présentant plus les caractères et les dispositions recherchés par le commerce ordinaire : polyvalence, rusticité, endurance, précocité…

Les autres grandes attelées 5 ok

Une force longtemps restée sans égale pour tirer les lourdes machines et accomplir les travaux pénibles.

Les débats entre partisans et opposants du sang anglais agitent les comices, les concours, les sociétés d’agriculture qui se développe un peu partout. Avec l’abandon de cette expérience, dès milieu du XIXe siècle, le principe de spécialisation des races est théorisé et les zootechniciens se prennent de passion pour les vertus de l’indigénat. Les souches locales reviennent en grâce alors qu’on redécouvre le principe d’amélioration par la sélection en race pure. On s’attache désormais à fixer les caractères typiques et appréciés d’une population : format, couleur de robe, aptitudes.

En 1850-1860, la France compte environ 14 millions de bovins répartis entre 138 dénominations, 66 qualifiées de « races » (L.Moll & E.Gayot, La connaissance générale du bœuf, Librairie Firmin Didot, 1860), les autres réparties entre sous-races, variétés et populations !

Pour le trait, quelques grandes races émergent, issues d’une heureuse démarche de spécialisation entamée vers 1820. Limousins, Gascons, Charolais-Nivernais gagnent la faveur des chefs d’exploitation. Beaucoup préfèrent la « race blanche » à toutes les autres : rompus pour la plupart aux durs travaux forestiers en Morvan (qui fournit aussi d’excellents bouviers), ces bœufs achetés vers 4-5 ans travaillent sans difficulté 5 à 6 ans avant d’être réformés, engraissés (avec les pulpes de sucreries, les drêches de brasserie ou de distillerie) et revendus pour la boucherie. D’autres apprécient la vitesse du pas et la robustesse des Gascons mais déplorent la difficulté à les engraisser… On sait aussi que la fréquentation de marchands spécialisés et que les réseaux de foires ont pu influencer le choix des exploitants. Il n’en demeure pas moins qu’il existe, comme pour le choix des chevaux, une grande homogénéité des remontes : il est rare de voir dans les étables des Salers voisiner avec des Aubrac !

Pendant cinquante ans, dans les manuels de zootechnie comme dans la presse agricole, le commentaire des avantages et des inconvénients du bœuf et du cheval pour le travail devient un exercice obligé qui, à vrai dire, n’établit jamais complètement la supériorité de l’un sur l’autre.

Chevaux et bœufs de trait vont donc rester éminemment complémentaires dans la plupart des grandes exploitations jusqu’à la déferlante des tracteurs dans les années 1950.

Etienne Petitclerc

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Cinq bœufs « au collier » pour un chariot betteravier.

Les bœufs de Nassandres, par Etienne Petitclerc

Voici un article d’Etienne Petitclerc paru dans la revue « Sabots » numéro 38 Septembre/Octobre 2010 (cliquez ici pour voir la revue « Sabots »).

Merci à Etienne de nous avoir communiqué cet article patrimonial des plus enrichissants.

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Quatre bœufs portant des jouguets frontaux tirent un chariot betteravier aux environs de Bernay dans l’Eure. Une rapide enquête bibliographique nous faisait rapprocher ce curieux équipage – pour la région – de la sucrerie-distillerie de Nassandres, à une encablure de là. Une autre photographie et les extraits d’une monographie sur l’établissement nous livrent un nouvel éclairage…

Dans la vallée de Serquigny, le labour profond des terres betteravières exige un attelage puissant. Six bœufs de race Salers sont nécessaires sur la charrue brabant réversible. Le cliché est localisé et l’appartenance à l’exploitation est attestée.

Portons notre attention sur la technique tout à fait particulière d’attelage et de conduite des attelages au jouguet.

François Juston, qui évoqua laconiquement les attelages de Nassandres dans son fameux ouvrage « Quand la corne arrachait tout » (1), justifiait cette pratique par la liberté de mouvement donnée à chaque animal et, de là, la souplesse conférée à l’attelage. Il avançait aussi l’avantage indéniable de pouvoir faire indistinctement tracter matériels et véhicules par des chevaux et des bovins. Si, sur le fond, cette possibilité est recevable elle n’est, ici, pas de mise. Les exploitations dépendant de la sucrerie n’utilisent que des bœufs à l’exclusion de toute attelée chevaline.

L’information est révélée par une petite monographie consacrée par Louis Duval à cette exploitation en 1900 (2). La lecture de ce texte, concis et richement illustré, contemporain des images ici présentées, s’avère d’emblée d’un rare intérêt.

645 hectares !

La culture qui dépend directement de la sucrerie comprend six fermes : Chrétienville, Les Rufflets, Bigards, Feuguerolles, Beauficel, Beaumontel. Relativement proches les unes des autres et à une distance moyenne de 4 kilomètres de la sucrerie (8 kilomètres au maximum), elles présentent toutes le caractère des fermes de Normandie.

L’usine se situe dans la vallée de la Risle mais les cultures s’étendent sur le plateau du Neubourg, compris entre les vallées de la Risle, de l’Eure et de la Seine. On rencontre là des terres d’une grande fertilité propres à la pratique d’une culture intensive. L’exploitation agricole totalise 645 hectares dont on tire deux partis. Dans les terres profondes, soit environ 473 hectares, on pratique l’assolement triennal consistant en une rotation de betteraves, de blé, d’avoine ou orge. Les terres peu profondes, converties en herbages permanents plantés de pommiers à cidre, sont consacrées à l’élevage et à l’alimentation d’un troupeau de vaches normandes du Cotentin qui fournissent du lait et du beurre (cette partie de l’activité porte sur 244 animaux : 87 vaches, 70 génisses, 40 génisses pleines et jeunes bœufs, 37 veaux et 10 taureaux).

Les engrais sont largement employés à Nassandres. On met le fumier à la dose de 35.000 à 40.000 kg par hectare pour trois ans ; épandu à la fourche aussitôt que les fumerons ont été disposés dans les champs, on l’enfouit par un labour léger (entre fin août et novembre).

Une large place est également faite aux engrais chimiques. Les betteraves reçoivent l’acide phosphorique sous forme de superphosphates et de phosphates, et l’azote sous forme de nitrate de soude, sulfate d’ammoniaque, chairs ou sang desséchés.

Tous ces engrais sont appliqués pour trois ans en tête de l’assolement, les cultures ultérieures de céréales ne reçoivent pas, sauf exception, d’engrais nouveau.

Machines et mécaniques

Pour la mise en valeur de toutes ces terres, on recourt à un matériel agricole considérable et très complet. Les labours se donnent au moyen de brabants dont les dimensions varient suivant le travail, depuis les grosses charrues pour les défoncements à 0m40 ou 0m50 jusqu’aux bi-socs qui servent au déchaumage.

Des herses en fer dites couleuvres « Bajac », des herses « Howard » en zigzag, des écroûteuses-émotteuses complètent le travail des charrues, suivent le passage de l’extirpateur ou du scarificateur aussitôt après l’enlèvement des céréales.

Toutes les cultures sont semées en ligne avec des semoirs « Zimmermann ».

La récolte des céréales se fait avec des machines choisies. Les moissonneuses « Adriance » ou « Massey-Harris » sont ainsi préférées aux « Hornsby » et « Wood », robustes mais lourdes à traîner. Ces machines abattent journellement jusqu’à 4 hectares de sorte que la moisson dure environ quinze jours, pourvu que les circonstances atmosphériques s’y prêtent.

Les gerbes relevées sont mises en moyettes, à raison de trois hommes pour une machine. A dessiccation complète, on engrange une partie et on bat l’autre, dès sa rentrée des champs, pour obtenir la quantité nécessaire à la semence de l’exploitation et la vente extérieure. Le restant de la récolte est battu entre mi janvier et février/mars sous des hangars qui servent aussi au stockage de la paille.

Le battage se fait avec une machine à grand travail de construction anglaise « Clayton-Shuttlevorth » assortie d’un lieur et un compteur de gerbes. La batteuse est entraînée par une locomotive routière également de construction anglaise « Burrell and Sons » qui la remorque de ferme en ferme.

L’arrachage des betteraves commence à la mi-septembre. Il se fait aussi mécaniquement avec les appareils « Candelier » à un rang. Dans chaque pièce de terre, le débardage est réalisé au moyen de wagonnets et de voies Decauville.

Les transports s’effectuent dans de grands chariots assez semblables à ceux de Picardie. Huit proviennent de la maison Thiberge, à Courbevoie. Pouvant recevoir jusqu’à 10.000 kg, ils sont tractés, par train de trois ou quatre, des champs jusqu’à la sucrerie par une seconde locomotive routière.

Tous les autres (combien y en a-t-il ?) sont construits à l’atelier de charronnerie de la sucrerie qui effectue également toutes les réparations de même que la forge entretient tous les instruments aratoires et la mécanique de l’exploitation. Il est fait mention dans une autre étude plus tardive de l’existence d’un atelier de bourrellerie mais il existe probablement déjà en 1900.

Le cheptel

L’exploitation compte 120 à 140 bœufs de trait (il y en eu jusqu’à 150), exclusivement Nivernais et Salers. On en attelle 2 à 6 selon les labours, généralement 4 sur les chariots, 2 ou 3 de front à la moissonneuse-lieuse, 2 en file à l’arracheur de betteraves, un seul pour le binage. L’emploi du jouguet prend alors un nouveau sens, il permet de composer toutes sortes d’attelages y compris en nombre impair, de varier les « combinaisons ».

Répartis dans chaque ferme, les bœufs travaillent deux ans environ puis sont mis à l’engrais et vendus à la boucherie. Leur ration journalière se compose de pulpe (50 à 60 kg.), de menue paille (3 kg.), de sel (jusqu’à 250 gr.), de tourteau d’arachides et de colza (jusqu’à 750 gr.), d’avoine concassée (500 gr.). Pour les animaux à l’engrais cette ration est augmentée de maïs, de farine d’orge et on substitue le tourteau de lin à celui d’arachide.

Le cheptel de l’exploitation comprend aussi (depuis 1898) 400 brebis mères de race Berrichonne, un nombre assez variable de moutons à l’engrais achetés en Beauce et 8 béliers Southdown.

La porcherie de la ferme de Feuguerolles entretient 16 truies et 3 verrats de race Yorkshire provenant directement d’Angleterre. Environ 80 porcelets passent à la ferme de Bigards le temps de leur croissance, une cinquantaine est ensuite mise à l’engrais de la ferme de Chrétienville où ils reçoivent du petit lait et de la farine d’orge et de maïs.

A Chrétienville encore se trouve la vacherie. Le lait est écrémé matin et soir dans une turbine centrifuge qui traite 450 litres à l’heure. Une machine à vapeur verticale de 6 chevaux donne le mouvement à toute l’installation qui comprend, outre l’écrémeuse, une baratte et un malaxeur. Le beurre est fait tous les deux jours de façon à laisser à la crème le temps de mûrir avant d’être soumise au barattage. Il est conservé en glacières et en caves. Les bas produits de la laiterie servent à l’alimentation des jeunes veaux et des porcs ; avant de leur être distribué, le petit-lait est pasteurisé dans un appareil spécial chauffé à la vapeur.

Il faut enfin mentionner l’élève des volailles qui a principalement lieu à la ferme des Rufflets où a été construit un poulailler modèle. Deux couveuses artificielles fonctionnent sans interruption pendant la saison ; la basse-cour comprend des poules races Crève-Coeur, Faverolles et Houdan, des canards de race de Duclair, des dindons et des pintades.

Il est procédé chaque semaine à la ferme de Chrétienville, à l’abattage de quelques moutons et porcs ; la viande débitée est fournie au personnel.

Funiculaire, ponts à bascule, wagons

Comme on l’a vu plus haut, la culture (située sur le plateau) est séparée de l’usine (dans la vallée) par une côte longue et difficile. Pour économiser les attelages – en nombre, en usure et pour gagner du temps – on a installé un véritable chemin de fer funiculaire de 300 mètres. Aux deux extrémités d’un câble se trouvent deux « wagons » ou « trucs », l’un monte tandis que l’autre descend en entraînant le premier grâce à la différence de poids obtenue en remplissant d’eau une réserve. Une pompe centrifuge mue électriquement refoule dans des réservoirs l’eau nécessaire au fonctionnement de l’appareil.

Une autre amélioration d’importance a consisté à installer un système de débardage mécanique des betteraves qui arrivent par wagons depuis l’embranchement qui relie l’usine à la ligne de chemin de fer (l’usine possède ses propres trains). La Compagnie de Fives-Lille a exécuté en 1896, sur mesure, un basculeur sur vérins qui résout le problème du déchargement rapide des wagons, quelles que soient leurs formes ou leurs dimensions. Amenés sur l’appareil, calés, puis basculés sous un angle de 35°, ils sont vidés dans une trémie. Au-dessous, des wagonnets reçoivent les betteraves. Par un plan incliné sur lequel ils sont entraînés par un câble sans fin ils s’élèvent jusqu’à des passerelles établies sous des hangars qui abritent les transporteurs hydrauliques sur lesquels on forme les silos. Les wagonnets abandonnent automatiquement le câble au sommet du plan incliné, continuent à rouler grâce à une légère pente jusqu’à l’endroit voulu où un ouvrier les bascule avant de les renvoyer vers leur point de départ.

Les silos peuvent contenir jusqu’à 12.000 tonnes de betteraves qui s’y conservent dans d’excellentes conditions. L’année du rapport, on doit procéder à l’installation d’un basculeur identique destiné au déchargement des chariots.

Laissons à Louis Duval le soin de conclure :

« Tel est dans son ensemble l’exploitation de Nassandres qui comprend trois parties bien distinctes : culture, sucrerie, raffinerie, mais si intimement liées qu’elles se complètent l’une par l’autre et sont entre elles dans une étroite dépendance. Soumises à une même autorité, toujours le même esprit de suite et de méthode a présidé à toutes les entreprises, en cherchant à concilier les intérêts de la culture et les exigences d’une bonne fabrication. Grâce à un réseau téléphonique qui relie toutes les fermes entre elles et à la Sucrerie – qui est comme le centre de l’exploitation – la surveillance devient à la fois plus active et plus étroite, et l’expression d’une même volonté peut se manifester très vite et très facilement là où il est besoin de donner les instructions nécessaires d’après les informations reçues.

Enfin, si les découvertes de la science entraînent chaque jour des perfectionnements et des transformations dans l’industrie sucrière où nous sommes dans le domaine de la mécanique et de la chimie, il en est de même pour les pratiques agricoles ; le lien qui unit la science à la culture devient toujours plus étroit, et, grâce à cette féconde alliance, l’avenir témoignera de plus en plus que le beau et vaste champ d’études, au milieu duquel les agronomes vivent et contemplent les phénomènes si variés de la vie végétale et animale, offre à l’esprit un intérêt toujours nouveau, et à l’âme une de ses plus saines occupations. C’est ce qu’à Nassandres, on s’est efforcé de prouver ».

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(1)  JUSTON (F.), Quand la corne arrachait tout, Paris, Ministère de l’Agriculture et de la Pêche, 1994, 199 p.

(2)  Il s’agit probablement de Louis Duval (1840-1917), archiviste-paléographe, conservateur des musées et des Archives de la Ville de Niort, archiviste départemental de la Creuse puis de l’Orne. Chercheur émérite, historien prolixe, il demeure une référence bibliographique incontournable pour la Normandie.

 

Mes yeux se sont posés sur vos jougs…, article d’Etienne Petitclerc

Article paru dans le numéro 54 de la revue « Sabots », aimablement communiqué par l’auteur, Etienne Petitclerc. Merci à Etienne pour sa collaboration au site.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

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Mes yeux se sont posés sur vos jougs…

Le regain d’intérêt pour la traction bovine, dont témoigne le « coin des bouviers » de la revue « Sabots », ne peut que réjouir l’Amateur de traction animale. Combien de fois n’a-t-on pas laissé entendre que l’attelage bovin appartenait définitivement au passé, au folklore ?

Qu’il me soit permis d’apporter une modeste contribution à la découverte des bœufs au travail par cet aperçu des modes d’attelage français. Qu’il me soit déjà pardonné de ne pas livrer davantage de considérations techniques mais je préfère laisser à des plumes plus expertes le soin de commenter l’opportunité de tel matériel, les inconvénients de tel autre, comme je renvoie aussi à des communications ultérieures, les commentaires plus ou moins anciens d’utilisateurs reconnus, de vétérinaires, d’ethnographes qui, pour documenter un tel sujet, ont su se faire historiens, géographes, linguistes…

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Le joug double de nuque est la technique d’attelage bovin de loin la plus répandue en France. Il assure les fonctions de soutien, d’équilibre, de direction, de traction et de reculement. Selon les régions, la morphologie des animaux attelés, le travail demandé et les traditions locales, il revêt diverses formes et différentes tailles qui, comme les harnais des chevaux, permettent souvent d’identifier des jougs isolés, devenus anonymes. Monoxyle, ce type de joug est façonné en chêne (peu utilisé car trop lourd), en hêtre, en noyer, en aulne, en frêne, en bouleau, en tilleul…

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Les circonstances nécessitant d’augmenter les attelages sont nombreuses : les déplacements de lourdes charges (blocs de pierre, grumes par exemple), les labours difficiles, les grands véhicules agricoles (chariots et tombereaux betteraviers notamment), les pentes à gravir, les sols meubles. Le problème de la transmission de la force d’un attelage à l’autre ou la transmission simultanée de la force des attelages à la voiture ou à la charrue a connu différentes réponses qu’il est toujours passionnant d’analyser. Ici, une superbe attelée dans entre Valois et Multien (vers 1950).

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Quatre bœufs à la moissonneuse-lieuse en pays Toulousain dans les années 1950. Les bœufs de devant sont menés à l’aide d’un cordeau dont une extrémité est nouée à l’oreille droite du bœuf de droite et l’autre à l’oreille gauche du bœuf de gauche. La paire arrière est classiquement conduite (« touchée ») à l’aiguillon. La tradition de mener des bœufs avec ce système de cordeau (parfois attachée aux oreilles intérieures à l’attelage) se retrouve du Lot-et-Garonne aux Pyrénées.

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Système régulièrement condamné pour sa trop grande rigidité, le joug double de tête (ou de nuque ou de corne) suppose pour une utilité optimale des animaux de gabarit, d’allure et de force identiques. De nombreux brevets d’invention ont été déposés entre 1880 et les années1950 : jougs articulés (permettant de compenser la différence de taille entre les animaux enjougués), jougs coulissants (pour varier l’écartement entre les animaux selon les travaux) ou encore jougs à tirage modulable (pour déporter la traction vers l’animal le plus puissant)…

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Bien lier les bœufs ne s’improvise pas ; force et adresse se combinent dans cet auguste geste. Cette publicité de 1907 vante un système d’attelage et dételage rapide composé de courroies courtes munies de boucles et d’un levier de blocage. Il est intéressant de constater le faible écho de la quasi-totalité de ces innovations. Les causes avancées sont multiples, mais aucune suffit à expliquer complètement ce désintérêt : systèmes finalement peu convaincants voire inadaptés, ignorance de leur existence, cherté, mentalités coutumières voire réfractaires au changement…

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L’attelage bovin, aujourd’hui essentiellement admis comme un attelage en paire, s’est également autrefois pratiqué « en simple ». Le joug à une tête, le jouguet, connaît aussi plusieurs déclinaisons sensiblement différentes selon qu’il s’est agi d’utiliser un véhicule ou de travailler le sol. Dans la région bordelaise (en Médoc notamment), le bœuf est attelé à un jouguet dont les extrémités sont pourvues d’anneaux métalliques dans lesquels sont chevillées les mancelles de brancard d’une charrette. Ce type de jouguet assure les mêmes fonctions que le joug double auquel il emprunte ses caractéristiques « ergonomiques ». On en rencontre des variantes de l’Ardenne belge aux Alpes suisses.

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Le jouguet vosgien est percé de deux trous dans lesquels passent les brancards du chariot local. Cet attelage est unanimement jugé d’une grande rigidité. Les jouguets offrent cependant l’avantage de pouvoir atteler en cheville (en file) comme ici avec un cheval, parfois devant une paire de bœufs au joug double (vu sur des transports de granit dans les Vosges). Le poids des jouguets est d’environ 6 à 8 kg (12 à 30 kg. pour les jougs doubles d’une envergure variant de 1 à quasiment 2 mètres)

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Si le joug de tête est prépondérant en France, dans une partie de l’Espagne et du Portugal, le joug de garrot domine dans le monde (il avantage les bovins à encolure longue et à garrot saillant, surtout buffles et zébus). Les jouguets de garrot sont très répandus de l’Asie à l’Europe du Sud (attelage Napolitain) mais ils ne trouvent d’équivalent en France que dans Manche aux environs de Coutaninville, Blainville, Créances (ici « une noce en Basse Normandie. La belle mère apporte le trousseau de la mariée » par Joseph Louis Hyppolite Bellange en 1834).

Ce type de jouguet, parfois appelé « sauterelle », est peut-être hérité des jougs doubles de garrot très anciennement attestés dans plusieurs régions de France. Il n’en a toutefois subsisté de traces, en métropole, que dans le département de la Manche (région de Granville) et en Savoie (Aix-les-Bains).

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Le joug double savoyard est une curiosité sans autre équivalent en France. Il combine, dans un réglage et un équilibre subtils à obtenir, joug de garrot et joug de nuque. Il emprunte au joug d’encolure les fonctions de soutien et de traction, au joug de tête (ou de corne) celles du reculement et de la direction ; malheureusement, trop peu d’images nous le montre d’une façon détaillée.

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Une variante du jouguet de tête : le jouguet de front. Le modèle présenté ici est une production semi-industrielle. Le Larousse agricole (édition 1921) le décrit comme « une lame métallique portant à ses extrémités deux crochets d’attelage assemblés avec une pièce de bois reposant sur le front du bœuf par l’intermédiaire d’un coussin. Le jouguet est maintenu en place par deux courroies embrassant les cornes ». Ce jouguet assure une certaine indépendance d’allure aux animaux, appréciable au labour par exemple.

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Il ne semble pas attaché à une région en particulier, on le connaît en Berry, en Alsace… On l’observe toutefois principalement dans la moitié nord du pays, plutôt rattaché aux grandes exploitations agro-industrielles comme les célèbres établissements Bajac de Liancourt dans l’Oise ou les exploitations betteravières rattachées à la sucrerie-distillerie de Nassandres dans l’Eure.

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L’un des intérêts du jouguet est de pouvoir atteler à un même matériel (charrue, herse, chariot, charrette, etc.) des chevaux et des bœufs indifféremment mais surtout de varier à volonté les effectifs et les dispositions. Sa publicité en fait ainsi « un facteur moderne de productivité ».

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Ce mode d’attelage est particulièrement adapté aux sols plats et tirants (photographie prise dans le Nord). Le véhicule, ni porté ni retenu, doit s’arrêter par la seule interruption de sa traction. Le contrôle des animaux se fait à l’aide d’un cordeau pris sur un surnez en fer demi-rond crénelé ou une chaîne torse parfois gainés de cuir.

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Le collier moderne est apparu tardivement dans l’histoire de la traction animale sans doute initialement associé au cheval. Individualisant la traction, d’une conception morphologiquement aboutie, il est sensé être le plus efficace des harnais de tirage. Relativement onéreux, on l’a souvent vu comme un signe distinctif de richesse. Certaines régions réputées « pauvres » s’en sont pourtant faites les spécialistes : arrière-pays Rochelais, îles de Ré et d’Oléron, Monts Ardennais, Puy-de-Dôme, Ardèche…

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Le collier de bœuf est reconnaissable à son encolure longue et étroite, à la position des tirages, placés plus haut sur les attelles que pour un cheval. Selon l’utilisation, comme avec les jouguets précédemment évoqués, une sellette, un avaloire, des surfaix, divers types de chaînettes de timon complètent le harnachement. L’attelage bovin au collier particulièrement présent de part et d’autre de la frontière belge fait aussi partie des traditions agricoles lorraines et alsaciennes.

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Officiellement autorisée en France en 1872 (mais restée vierge de toute illustration jusqu’en 1889), l’édition de cartes postales connaît un succès fulgurant au début du XXème siècle. Objets de collection dès leur début, les cartes postales, grâce aux progrès de la photographie, représentent aussi bien des paysages que des monuments emblématiques, des événements locaux, des tranches de vie quotidienne plus ou moins théâtralisée (parfois jusqu’à la caricature!). Elles fixent pour la postérité, humains et animaux. Elles contribuent à façonner des identités régionales. Elles sont aujourd’hui la mémoire des rues, des champs et des usines, des marchés d’autrefois. Mais attention ! L’objectif amusé a souvent choisi des modèles atypiques, comme dans cette scène maintes fois reproduite mais qui ne correspond à aucune tradition beauceronne ! Des rachats de fonds entre éditeurs peuvent aussi « brouiller les cartes » en introduisant des légendes erronées.

Article paru dans le numéro 54 de la revue « Sabots » (Cliquez ici pour voir), aimablement communiqué par l’auteur, Etienne Petitclerc. Merci à Etienne pour sa collaboration au site.

Revue « Sabots » N°56, septembre-Octobre 2013, des boeufs et des vaches!!

La revue « Sabots », publie dans son dernier numéro, plusieurs articles sur les attelages de bovins.

Un article qui présente notre blog et la situation actuelle de l’attelage bovin en France analysée à partir des éléments collectés par le blog.

Un article sur les boeufs du Château Pape Clément et ses bouvières Tifenn Vital et Pauline Réaux, par Jean-Léo Dugast.

Un article sur la journée technique qui a eu lieu chez Philippe Kuhlmann, à la veille des rencontres de l’écomusée d’Alsace 2013.

Un article sur les bouviers Malgaches.

Un article sur un attelage vache/âne qu’on a pu voir au grand rassemblement d' »Autrefois le Couseran » en Ariège.

On peut saluer cette excellente revue qui publie régulièrement des articles sur les attelages bovins.

Récemment, le numéro 55 présentait les rencontres 2013 des bouviers (par Jean-Léo-Dugast), ainsi que la formation de Lantignié (69)

Le numéro 54 proposait un très bel article sur les jougs par Etienne Petitclerc.